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Histoire de Panji et Asiah
Barth, Balinese Worlds, chapitre 16, pp.271–285

5 novembre 2018

Esquisse d'un commentaire composé

Extrait significatif et homogène d'une quinzaine de pages, susceptible de nous donner la clé d'interprétation de tout le livre. L'essentiel d'un ouvrage d'anthropologie, c'est l'ethnographie qui lui donne sa chair et sa couleur. Mais il existe toutes sortes de variétés et de styles ethnographiques. Dans Balinese Worlds, Chapitre 16, The Romance de Panji and Asiah, histoire d'un mariage par enlèvement, qui dans un premier temps tourne mal mais dont l'épilogue deux ans plus tard montre le beau-père réconcilié avec sa fille et son gendre, est pour nous, lecteurs, le prisme sur lequel vient se réfracter l'ensemble de l'ouvrage.

J'ai construit mon commentaire en deux parties, la première rassemblant les faits observés par l'ethnologue et les confrontant aux règles de l'organisation sociale, la seconde rassemblant les paroles recueillies dans de nombreuses conversations de l'ethnologue avec les témoins et les protagonistes du drame. J'en donne seulement le canevas.

Introduction. — Séjournant au village musulman de Pagatepan, Barth apprend un matin qu'un jeune homme pauvre de 23 ans, Panji, a enlevé la fille qu'il aimait, Asiah, 20 ans. Dans les mois et les années qui suivront, Barth recueillera le détail des faits, des circonstances, des interprétations auprès des témoins et protagonistes de l'histoire. Les matériaux de son ethnographie sont des conversations, et Barth attache la plus grande importance au contexte d'énonciation de tout ce qu'on lui dit. Passage capital pour la méthode, p.281: Truly different things had been happening in the minds of the different parties … And it would be false to decontextualize an account so that it was no longer addressed to a particular listener. La scène ethnographique est une scène langagière. Barth pratique une ethnographie de la parole, ce qui rend son livre très actuel. Il emploie une terminologie peut-être inspirée de Erving Goffman et de la notion de «cadres de participation» (cette notion est l'une des bases de l'anthropologie d'aujourd'hui — Voir pages Goffman sur Tessitures [axe Orfeo] et textes de Goffman dans la bibliothèque). Par exemple ici l'emploi du mot principals (p.274 bas): les personnages principaux du drame, les responsables, les vrais auteurs des actes commentés dans les conversations. Voir Goffman dans Footing.

Première partie. — Les faits et les règles

Les faits: un enlèvement, suivi d'un mariage contre la volonté du père de la fille; et auparavant, le garçon s'est rendu coupable du meurtre de son gourou, ce qui le rendait infréquentable. Autres faits importants: 1°) C'est Asiah qui a forcé Panji à l'enlever, en menaçant s'il ne le faisait pas de «partir pour Denpassar» (= disparaître dans l'anonymat de la grand ville); 2°) Panji s'est allié à deux autres mauvais garçons pour l'enlever, en négligeant dans la hâte de se passer de l'aide normalement requise d'une complice femme (rôle traditionnel de l'entremetteuse); 3°) le père de la fille, Abdullah, souffre d'une infection chronique à une jambe, et son médecin, Hajji Rahman, qui est ami de Panji, joue un rôle clé dans l'exécution du mariage puis dans la réconciliation ultérieure.

Les règles: Barth collectionne soigneusement les catégories de pensée indigènes, qu'il faut confronter point par points aux faits en s'aidant pour les interpréter de références croisées avec le reste du livre. Ce sont: merangkat (l'enlèvement, forme rituelle de mariage), mahar (le prix de la fiancée, sur lequel le père et le gendre ne sont pas d'accord); les rôle sociaux du gourou (Panji a tué son gourou, crime impardonnable), du mujati (pp.274, 283) qui annonce l'enlèvement, de l'entremetteuse (qui a pour rôle de rassurer la fille et de cautionner sa vertu, pp.274, 275, 283), etc. Ranger dans le même paragraphe que les règles le dogme islamique du jodog (la prédestination, pp.279, 282). Règles et dogmes sont des savoirs traditionnels à la lumière desquels protagonistes et témoins interprètent les faits.

Seconde partie. — Du dehors au dedans

Barth entre dans le vif du sujet, p.275, quand il cesse de raconter les faits pour rapporter les paroles des témoins et des agents au style direct (= entre guillemets). Il commence par citer un témoin le plus périphérique: «le marginal cynique» (p.275), avant de citer les responsables. Puis le récit développé à travers des paroles rapportés pivote, p.280, lorsque Barth se résout enfin à rendre visite à Abdullah. Trait stylistique capital: les différents points de vue d'Abdullah sur cette histoire, ambigus et contradictoires selon les moments et le contexte d'énonciation, sont rapportés au style indirect libre. Cela donne une force particulière à l'affirmation selon laquelle Asiah fut la cible d'une magie amoureuse: There is no doubt that Panji has used love magic (p.280). Style indirect libre, et affirmation contredite dans les faits. Barth nous fait entrer dans le monde subjectif d'Abdullah, où s'entrechoquent plusieurs interprétations contraires.

Conclusion. — Sur cette histoire se réfractent différents savoirs en action, que Barth énumère clairement, pp.282–284: «un ensemble de schèmes d'action et de scénarios» traditionnels (283 bas), «les principales traditions savantes» qui jouent un rôle dans l'interprétion de cette histoire, en l'occurrence l'Islam, la sorcellerie (p.279: gunaguna) et trois «domaines de la modernité» (modern sectors, titre du chapitre 14): le droit (régissant le mariage et le lien gourou-disciple), la médecine (rôle de Hajji Rahman) et l'économie (p.283).