arshileGorkyArticleMenu_layout

Savoirs et savoir-faire traditionnels — 1

Objet du débat —
Traditions savantes savoir-faire et localités

5 novembre 2018
Diversité des savoirs et pluralité des mondes

Le débat sera présenté à partir d'une lecture de:

Fredrik Barth
Balinese Worlds
Chicago, University of Chicago Press, 1993

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1930s-1980s → > Barth (Fredrik)

Dans ce livre publié à l'âge de 65 ans, Fredrik Barth (1928–2016) semble se renouveler entièrement, puisque les thèmes qui ont fait sa notoriété — l'identité, l'ethnicité, la frontière — ont disparu.

En réalité, la réflexion sur les traditions savantes dont cet ouvrage est l'aboutissement était née, trente ans auparavant, de son hostilité au culturalisme américain. Plus précisément, Balinese Worlds est l'aboutissement de sa critique d'une version particulière du holisme, inhérente à l'anthropologie culturelle américaine, dans laquelle la culture est conçue comme un assemblage de coutumes constituant une seule et même manière de vivre localement partagée.

A ce holisme Barth oppose une autre perspective dans laquelle les savoirs, dans leur diversité — les pensées, les savoir-faire, les taxinomies, les langues qui nous servent à interpréter le monde et agir sur lui —, décomposent la culture globale en une diversité de mondes locaux. Sa démarche ethnographique est de partir des personnes pour aller aux traditions dans lesquelles elles se situent. Des individus appartenant à des communautés voisines l'une de l'autre, si leurs traditions sont différentes, l'une hindoue et l'autre musulmane par exemple, vivent dans des «mondes subjectifs» (subjective worlds, p.20) différents. Pour interpréter «le monde vécu des autres» (the life world of others) et interagir avec autrui, écrit Barth, chacune de ces personnes doit se constituer «un dossier mental» (a mental dossier) des faits, des circonstances et des points de vue exprimés par les agents impliqués dans «la situation vécue» (the life situation) dans ses relations sociales avec eux impliquant un certain degré d'intimité et d'empathie (p.128). Le mot worlds dans Balinese Worlds désigne donc la diversité des mondes mentaux que Barth appelle des dossiers (pensées, paroles, savoir-faire) et que chaque personne constitue dans sa tête à partir de ce qu'elle a appris pour interpréter le monde des autres.


Dans le nord de l'île de Bali

Entre 1984 et 1989, Barth fit cinq terrains ethnographiques (au total quinze mois) au Buleleng, région nord-ouest de l'île de Bali entre la côte nord et la barrière montagneuse centrale. L'enquête est centrée sur deux villages voisins l'un de l'autre: dans la plaine côtière le village hindou de Prabakula (2871 hab. en 1982), et plus en hauteur vers l'intérieur des terres le village musulman de Pagatepan (3714 hab.), une communauté de village (village community) composée de musulmans pratiquants orthodoxes, ce qui est une anomalie à Bali qui fut hindouisée à date très ancienne. Une série de rizières en terrasses relie les deux villages. D'un côté des temples et sanctuaires hindous, de l'autre des mosquées. Comme ailleurs à Bali, la distribution de l'eau pour l'irrigation des rizières et des vergers est dans les mains d'une association. Les rizières en terrasse, sous agriculture irriguée intensive avec semences sélectionnées, produisent deux ou trois récoltes par an; c'est l'aliment de base complété par des fruits et légumes, de la vanille et d'autres cultures irriguées (p.58). Je limite ce résumé de l'ethnographie locale à ce qui est strictement nécessaire pour interpréter le chapitre 16, The romance of Panji and Asiah, qui fera l'objet de ce séminaire. Le couple conjugal constitue la plus petite unité sociale de base (p.34)., Dans l'un et l'autre village, les mariages résultent soit d'une négociation entre familles, soit de la fugue (elopment) des amoureux ou de l'enlèvement de la future mariée (abduction).


Pour vous aider à lire Balinese Worlds

Les comptes rendus publiés à l'époque furent souvent négatifs, parce que ses collègues ne pardonnaient pas à Fredrik Barth, l'un des plus éminents anthropologues des années 1960–1980, le maître incontesté du transactionnalisme et de l'ethnicité (Ethnic Groups and Boundaries, 1969) et l'ethnographe des Pathans du nord du Pakistan, de changer radicalement de problématique et d'aire culturelle à la fin de sa vie, et d'écrire un livre sur Bali sans prendre le temps d'étudier la langue locale. Le seul compte rendu bienveillant et donnant aux lecteurs comme vous et moi les clés pour comprendre les objectifs et les réussites de Barth dans Balinese Worlds est celui de Nordholt que vous trouverez dans la bibliothèque. Le public éclairé lui a donné raison depuis lors, puisque Balinese Worlds est aujourd'hui considéré comme un chef d'œuvre.

Henk Schulte Nordholt, So Many Concerns. Review of: Balinese Worlds. by Fredrik Barth, Current Anthropology, Vol.34, No.5 (Dec., 1993), pp.795-797.

Par ailleurs, l'épouse de Barth, Unni Wikan qui était avec lui sur le terrain dans les années 80 au nord de Bali, avait publié Managing Turbulent Hearts, devenu un classique de l'anthropologie des émotions; Barth renvoie souvent son lecteur au livre de Wikan pour expliciter des détails ethnographiques qu'elle avait déjà commentés. Je m'y suis reporté par exemple pour comprendre ce que représentaient exactement les souris magiques appelées belorong qui aident les voleurs à vider les greniers à grains de leurs voisins. A vous de faire comme moi et d'expliciter l'ethnographie parfois trop elliptique de Barth en vous reportant à Wikan, dans le dossier Barth de la bibliothèque.

Unni Wikan, Managing Turbulent Hearts. A Balinese Formula for Living, Chicago, UCP, 1990.


Pour cerner le thème des Transactions in knowledge

Fredrik Barth, The Guru and the Conjurer: Transactions in Knowledge and the Shaping of Culture in Southeast Asia and Melanesia, Man, New Series, Vol.25, No.4 (Dec., 1990), pp.640–653.

Fredrik Barth, An Anthropology of Knowledge. Sidnew W. Mintz Lecture for 2002, Current Anthropology 43.1 (February 2002): 1–18.

Que son détenteur soit gourou, magicien, prêtre ou médecin, le savoir est alternativement ou simultanément un bien dont le détenteur est propriétaire, un instrument de pouvoir, un prérequis (a precondition) pour devenir membre d'un cercle fermé d'initiés, ou la condition nécessaire à l'accomplissement d'une action rituelle, magique ou thérapeutique. La thèse que défend Fredrik Barth dans la seconde partie de son œuvre, qui à partir du milieu des années 70 fut consacrée à l'étude des savoirs traditionnels, est que la seule voie conduisant réellement à la connaissance de ces traditions savantes (traditions of knowledge), où les rapports de pouvoir sont essentiels, est de «nous centrer directement sur la sociologie des échanges sociaux autour du savoir», by focusing directly on the sociology of the transactions over knowledge (1990: 644). Dans le vocabulaire technique de Barth, en effet, le mot anglais transactions désignait non seulement des «échanges» mais plus encore des «interversions et appropriations de rôles sociaux».

Les gourous, médecins, sorciers et autres détenteurs d'une tradition savante sont simultanément des praticiens et des enseignants. La valeur du savoir qu'ils appliquent et qu'ils enseignent s'accroît à la mesure du secret et du mystère qui l'entourent et qui déterminent les transactions ou jeux de rôles et jeux de pouvoirs dont ce savoir est l'enjeu. La thèse de Barth est que l'approche des savoirs par la pragmatique, et très exactement «la pragmatique de l'organisation sociale et des réalisations concrètes», pragmatics of social organization and performance (2002: 5), est bien plus féconde que l'approche cognitive ou épistémologique. L'organisation sociale est l'une des trois faces du savoir, que sont «un corpus substantiel d'assertions, une panoplie de modalités de représentation, et une organisation sociale». I argue that knowledge always has three faces: a substantive corpus of assertions, a range of media of representation, and a social organization (2002: 1). Les gens qui détiennent, apprennent, produisent et appliquent le savoir réalisent cette multimodalité du savoir en action «à chaque fois que se produit un événement où du savoir est appliqué, dans chaque échange de savoir, dans chaque réalisation concrète», in every event of the application of knowledge, in every transaction in knowledge, in every performance (2002: 3). J'insiste sur l'importance du concept de performance dans cette anthropologie du savoir traditionnel en action.