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L'élevage du renne chez les Lapons

Michèle Marie Roué

Numéro thématique de:

Production pastorale et société
Bulletin de l'équipe Ecologie et aznthropologie des sociétés pastorales, N° 12, Printemps 1983

Supplément à MSH Informations,
Maison des Sciences de l'Homme, Paris

Textes réunis et édités par Michèle Marie Roué
(E.R.A. 773, Muséum National d'Histoire Naturelle)


PRÉSENTATION

Sur sept auteurs dans ce numéro, deux parlent des Lapps, deux des Lapons, deux des Samis et un des Saamis. Sami ou Saami ont été forgés récemment d'après le norvégien ou le suédois Same, ou plutôt d'après le mot d'origine en lapon du nord, Sami qui, employé comme épithète, signifie lapon (en particulier dans samigiella: langue lapone), alors que l'identité ethnique s'exprime toujours par l'adjectif sabmelas, en tous les cas aujourd'hui à Kautokeino. Les Scandinaves en effet ont eu besoin de créer un nouveau terme, car les mots employés jusqu'à une époque récente pour désigner les Lapons, Finner, Lapper, avaient une connotation très péjorative, qui allait de pair avec les jugements portés sur ce peuple. Il était discriminant pour un Lapon de se faire appeler d'un terme qui ne ressemblait en rien à celui par lequel il se désignait dans sa propre langue, et qu'accompagnait un relent de racisme. Les Lapons et les progressistes ont donc peu à peu imposé le nouveau terme de Same.

L'argumentation de ceux qui dans le monde scientifique continuent à employer le mot Lapp ou Lapon (dans ce numéro, les Français Delaporte et Roué, le Lapon P. Aikio, le soviétique Khazanov) est basée sur la continuation d'une tradition: le mot lapon est connu en France depuis l'Histoire de la Laponie de Scheffer qui date du 17ème siècle, et est le seul à être compris de tout le monde. Mais aussi sur la différence de contexte: aucune connotation péjorative n'est attachée à ce mot ailleurs que dans les pays scandinaves.

Les tenants du mot Sami, par contre, s'inscrivent dans la tendance actuelle qui consiste à forger les noms d'ethnie d'après le mot par lequel le peuple lui-même se désigne, par respect sans doute, mais aussi dans le ·cas présent peut-être par contagion entre les langues scandinaves et anglaises (en effet Beach, Ingold et Whitaker s'expriment tous trois en anglais).

Les Lapons vivent en Laponie (Lappland pour les Anglophones, même s'ils parlent de Samis, Sameland pour les Scandinaves). Il s'agit d'une région, définie par son peuplement, mais à ce terme ne correspond aucune frontière, aucune réalité politique reconnue comme telle.

L'on parle ainsi de Laponie suédoise, norvégienne, finlandaise, ou soviétique, puisque les Lapons vivent au nord de la Fenno-Scandie et de l'URSS, dans quatre pays différents.


Laponie

On estime généralement leur nombre total à 35.000, qui se répartiraient ainsi: 20.000 en Norvège, 10.000 en Suède, 4.000 en Finlande, 1.000 en URSS. Le problème est qu'aucun des pays n'a employé les mêmes critères pour recenser sa population lapone. Pour les Finlandais, c'est la référence à la langue lapone qui est essentielle, alors que pour les Suédois c'est l'occupation qui détermine l'identité: seuls ceux qui ont le droit d'élever des rennes sont considérés connne Lapons. La plupart des Lapons recensés connne tels en Suède sont donc des éleveurs, tandis qu'en Norvège il s'agit d'une minorité: 5 à 10%, et qu'en Finlande on peut estimer les éleveurs à environ 30% de la population lapone. Il reste que les critères utilisés par les pays fenno-scandinaves pour recenser les Lapons ont été extrêmement sélectifs, et que d'autres critères donneraient des estimations beaucoup plus importantes; de 70.000 à 300.000 Lapons au total, selon Siuruainen et Aikio (1977:11).

Sans pouvoir faire œuvre exhaustive, j'ai tenté du moins dans le cadre qui nous était donné, de n'oublier aucun groupe lapon. Une rencontre s'est manifestement produite dans les pages qui suivent entre trois auteurs: Beach, Ingold et Whitaker. L'article de Whitaker, qui s'appuie sur ses propres observations à Lainiovuoma publiées dans le début des années 50, et sur un récent terrain, présente quelques nouvelles perspectives que lui a apportées la publication récente des deux importantes monographies de Beach et d'Ingold. On lira dans la rubrique "Comptes rendus" la recension de l'ouvrage de Beach par Tim Ingold. Ce dernier, grâce à son expérience de terrain dans deux communautés d'éleveurs de rennes en Finlande, nous donne une intéressante analyse comparative de deux systèmes d'élevage et de coopération, celui des Lapons Skolts, et celui des paysans finlandais de Salla. Beach met l'accent sur les contradictions internes de l'Etat suédois du bien-être, concernant en particulier sa politique de "rationalisation", de l'élevage, et sa politique des minorités.

Pekka Aikio, lapon et originaire de la région qu'il étudie, s'interroge avec lucidité sur la fonction de conservation des parcs naturels, un questionnement qui n'est pas sans évoquer celui que l'on poursuit actuellement en France.

L'article de Nils Isak Eira, dont les qualités sont celles d'un ethno-texte, bénéficie du voisinage avec la rigueur du traitement sémiologique du texte de Y. Delaporte. Ces deux auteurs abordent la question importante des moyens dont les éleveurs disposent pour classer et reconnaître leurs rennes, et nous rappellent qu'il y a urgence à recueillir de tels matériaux.

Le Dr Béla Gunda de Budapest se pose la question de l'origine et de la diffusion des entraves, abots et billots, que l'on met au renne pour les empêcher de courir trop loin. Nous savons gré au Pr. Khazanov de Moscou d'avoir accru nos connaissances sur les Lapons soviétiques de Kola, peu de travaux nous étant accessibles sur ce groupe. Bien que n'étant pas lui-même spécialiste des Lapons, il a bien voulu, en tant que théoricien du pastoralisme, nous faire la synthèse des travaux de ses collègues, accompagnant en outre son article d'une bibliographie analytique.

On remarquera que bon nombre d'articles, parmi les plus anthropologiques, sont écrits par des auteurs anglais ou français, alors que la plupart des textes signés par des auteurs norvégiens et suédois concernent la zootechnie ou l'écologie. Il était important de rendre compte du modèle de simulation utilisé par les troupeaux de rennes dont la réalisation s'est poursuivie de 1972 à 1977. Les textes que j'ai réunis sous le titre "Le problème de manque de pâturages: quelques recherches en cours" se situent au cœur d'un débat dont l'issue déterminera sans doute la politique de l'Etat norvégien en la matière: intensification, choix d'un système artificiel.

Les travaux scandinaves concernent plus souvent les rennes que… les Lapons. On peut le déplorer. On peut aussi s'interroger sur les causes du manque d'intérêt pour l'anthropologie sociale lapone chez les chercheurs scandinaves. Il est à cet égard remarquable que lorsqu'un Norvégien, Barth, acquiert une renommée internationale en tant que spécialiste du pastoralisme, son terrain se trouve bien loin des Lapons. Entre les travaux scandinaves plus anciens, qui sont souvent le fait de linguistes ou de "folkloristes", et les recherches actuelles sur la biologie du renne, il y aurait eu place pour des recherches véritablement ethnologiques.

Les instances responsables de la politique officielle de l'élevage du renne n'ont jamais pris en compte les travaux des anthropologues. Craignant sans doute de s'apercevoir de la complexité des interactions entre les domaines sociaux, techniques et économiques, elles se réfugient dans une attitude "scientiste", où la quantification a pour fonction de rassurer, et de justifier, sans les remettre en cause, des choix politiques.


F. Barth, Nomads of South Persia, Oslo, Universitetsforlaget, 1964.
E. Siuruainen, P. Aikio, The Lapps in Finland, Helsinki, 1977.