arshileGorkyArticleMenu_layout

Stratégies, performance et action — 2

Objet du débat —
Décrypter la logique et les enjeux d'une pratique sociale

8 janvier 2018
La performance entre rituel et stratégie

A partir de la lecture critique d'un chapitre à choisir selon vos intérêts intellectuels personnels dans:

Stanley Jeyaraja Tambiah,
Culture, Thought and Social Action.
An Anthropological Perspective
,
Cambridge MA, Harvard University Press, 1985

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1930s–1980s > Tambiah (Stanley)
Dans la Bibliothèque Ganapati:
Anthropologists > Tambiah (Stanley)

Trois caractéristiques intellectuelles

Stanley Jeyaraja Tambiah (1929–2014) naquit à Ceylan (devenu Sri Lanka en 1972) au sein d'une famille aisée de Tamouls chrétiens de Jaffna. 1°) Il était minoritaire parmi les minoritaires dans un pays où les Tamouls ne comptent que pour 18% de la population et sont hindouistes dans leur grande majorité. Il fut donc éduqué à l'anglaise et fut un intellectuel suprêmement britannique. 2°) Ses premiers travaux s'inspirent de Robert Redfield, et la dialectique inventée par Redfield entre Great tradition (savante, globale) et Little tradition (populaire, locale) traverse toute son œuvre. 3°) En 1956 il rencontra à Ceylan Edmund Leach (qui préparait Pul Eliya) et il hérita de Leach, qui le fit recruter à Cambridge (1963–1972), à la fois le structuralisme et l'intérêt pour le langage en action. La suite de sa carrière fut américaine (Chicago puis Harvard), mais il resta très attaché à la vie intellectuelle britannique et emprunta au philosophe John L. Austin l'usage qu'il fait de la pragmatique et des actes de parole. Ses Morgan Lectures (Magic, Science, Religion…, 1990) commentent et prolongent le Malinowski ethnographe du langage comme action dans les Jardins de corail.

Sur Tambiah prolongeant Malinowski dans The Magical Power of Words, reportez-vous au dossier Malinowski sur le site Orfeo, et particulièrement la page:

http://orfeo.tessitures.org/actes-de-langage/langue-et-parole/malinowski/pouvoir-magique-des-mots/

Deux excellentes nécrologies permettent de prendre la mesure de son œuvre.

Bernard Formoso et Justin Thomas McDaniel, Stanley Jeyaraja Tambiah (1929-2014), L'Homme 2014.4 (n°212), pp.63–70.

C.J. Fuller, Stanley Jeyaraja Tambiah 1929–2014, Biographical Memoirs of Fellows of the British Academy, XIV, 2015: 599–620.

Objet du débat chez Tambiah: — La performance [prestation, exécution, représentation, spectacle] définie comme une parole en action dans le cadre d'une action ritualisée. Le débat porte sur le lien d'implication réciproque entre conventions, rites et performance.

Une action est ritualisée, en effet, lorsqu'elle se conforme à certaines conventions qui lui donnent une force de persuasion dans la vie sociale, une force illocutoire. Pensez aux conventions théâtrales. Pour Tambiah, l'exemple canonique est celui des paroles magiques. Un acte illocutoire, le noyau d'une performance, est «une énonciation dotée d'une force conventionnelle», an utterance which has a certain conventional force (p.79).

En énonçant avec sérieux une phrase dans une situation de communication, un locuteur accomplit, selon le philosophe John L. Austin (1962), un certain type d'acte social, défini par la relation qui s'établit, au moyen de l'énonciation, entre le locuteur et l'auditeur. Reportez-vous à Culture, Thought and Social Action, p.79 (où Tambiah paraphrase John Austin). L'énonciation (utterance), quand elle est performative, est le fruit de trois actes ou fonctions complémentaires:

  1. Acte locutoire: énoncer une phrase articulée ayant un sens et un référent; énoncer une phrase vraie ou fausse.
  2. Acte, fonction ou force illocutoire: prononcer une parole qui fait quelque chose, une promesse par exemple; une parole heureuse ou malheureuse, véridique ou mensongère, etc., dans l'expression des pensées ou intentions qui l'animent.
  3. Acte, fonction ou force perlocutoire: prononcer une parole qui produit des effets sur l'auditeur; réussir à le convaincre par exemple.

Comment choisir le chapitre à commenter

Les chapitres de ce livre furent initialement publiés comme autant d'essais séparés; on en trouvera pour la plupart la version originale dans la bibliothèque Ganapati. Tous très soigneusement composés, ce sont de petits chefs d'œuvre. En majorité ce sont des textes d'analyse conceptuelle fondés sur le commentaire des anthropologues classiques et dans lesquels l'ethnographie de première main recueillie principalement en Thailande est subordonnée à l'argumentation et combinée par Tambiah avec des ethnographies reprises de ses devanciers en Océanie, en Inde ou en Afrique.

Le séminaire portera sur le chapitre 3, A Thai Cult of Healing through Meditation [1977], que je privilégie pour deux raisons: 1°) C'est le plus ethnographique de tous, il montre le talent et la méthode ethnographiques de Tambiah; et 2°) c'est une bonne introduction à une sous-discipline née dans les années 1970, l'anthropologie médicale.

Originally published as "The Cosmological and Performative Significance of a Thai Cult of Healing through Meditation," in Culture, Medicine and Psychiatry 1 (1977): 97-132.

Si vous choisissez de travailler sur Tambiah pour votre devoir écrit, vous pouvez choisir librement votre chapitre préféré. Pour repérer les deux ou trois grandes orientations constituant le plan de votre commentaire composé, aidez-vous de l'Introduction (pp.1–13) et de la Conclusion (pp.331–339), dans lesquelles l'auteur définit avec lucidité ses orientations théoriques et son positionnement dans l'anthropologie des années 1980. Les deux thèmes suivants sont importants.

Conjoindre sémantique et pragmatique

(pp.1–2) A second and more encompassing aspiration has been to unite semantic and pragmatic, inner and outer frames of meaning, to wed "structural" analysis of the kind stemming from Saussurean structural linguistics to the implications of "performative" speech acts as developed by Austin, and of "indexical" signs as dissected by Peirce. Another way of phrasing the idea of semantic and pragmatic features riding on the same forms and components of ritual is as follows: if rituals, wherever enacted, tend to have certain recognizable paradigmatic structural features and syntagmatic arrangements of form, to what extent can these be attributed, on the one side, to their being integrally linked to a culture's or society's central collective valuations and preferences (that is, its "cosmological" constructs and a priori) and, on the other side, to their being task-oriented and power/prestige-conferring enactments in human situations and contexts […]? Perhaps the phrase "performative blueprints"—to coin still another label— conveys the conjunction of semantic and pragmatic features, and of thought and action, that occurs in rituals.

la pensée
sémantique
structure
Saussure
référentiel
cosmological valuations
systèmes de valeurs

l'action
pragmatique
performance
Peirce
indexical
performative blueprints
plans d'action

Maître-clinicien, médiateur et engagé dans l'histoire

Eloge et définition de l'anthropologie du développement. Les dernières pages de la conclusion illustreront cette définition sur l'exemple des anthropologues médicaux des années 1970.

(pp.348–349) My conception of the responsible and committed development anthropologist incorporates at least three minimal features. His (or her) task is that of a "journeyman-clinician"; his role is that of a "double agent"; and his intervention is as an "actor in history." By "journeyman" [littéralement: compagnon artisan, ouvrier maître] I have in mind the person described by Meyer Fortes—the anthropologist who has learned a craft and a discipline, who has a stock of plausible ideas and hunches [des intuitions] which he can bring to bear on his work. By "clinician" I mean an anthropologist who treats each community, each task within that community, as a case in its own right whose history and trajectory he will track and monitor, and who remains at his field post throughout the lifecycle of his task. The journeyman-clinician-anthropologist must be open to the suggestion (even if it is not always true) that each society or each community may present him with a development problematic which is in large measure unique.

[Médiateur]

By "double agent" I mean not that the development anthropologist should be a double-crosser [expert en duplicité] but that he should be fully conscious and thoughtful of the mediations he has to achieve. […]

[Témoin engagé de la suite des événements]

By "historical actor" I mean that the development anthropologist /349/ must inevitably experience contemporary history in "narrative form." As actor, agent, decision maker, dispute settler, he will have in the field a lively sense of how individual decisions, and even accidents, help shape the sequence of events.

A la fin de la Conclusion, Tambiah reprend la métaphore du maître-ouvrier-clinicien dont il surnommait (dubbed) l'anthropologue du développement, pour l'appliquer aux psychiatres et anthropologues qui ont inventé «l'anthropologie médicale clinique» des années 1970.

(p.356) I previously dubbed the applied anthropologist's role in the Third World as being that of a journeyman-clinician. This figure of speech has been appositely employed in the United States by an avant-garde group of psychiatrists and social scientists (Kleinman, Eisenberg, and Good, 1978: 251-258), who, placing their faith in medical anthropology, have proposed "the idea of a clinical social science" with regard to primary health care.

A contrario, Tambiah apparaît comme un précurseur et un théoricien de cette sous-discipline très prolifique aux Etats-Unis. Sur l'anthropologie médicale, référez-vous à l'excellent manuel suivant.

Bibliothèque Tessitures:
Ethnographie et savoirs > Médecine

A Companion to Medical Anthropology, Edited by Merrill Singer and Pamela I. Erickson, Oxford, Blackwell, 2011.