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Habitus et stratégies selon Bourdieu

18 décembre 2017

Pierre Bourdieu, Le bal des célibataires.
Crise de la société paysanne en Béarn
,
Paris, Le Seuil, 2002

L'obsession de Pierre Bourdieu est d'échapper à ce qu'il nomme à maintes reprises «le juridisme» de ses devanciers (Lévi-Strauss et tous les classiques de l'anthropologie sociale) qui avaient entrepris de dévoiler les règles de la vie sociale conçue en termes de droits et obligations. Paralogismes funestes de l'anthropologie classique qui consistaient à prendre les règles au sens de principes juridiques pour les régularités objectives inscrites dans la nature des choses.

Cf. De la règle aux stratégies, 1985: «Pour y échapper, il faut inscrire dans la théorie le principe réel des stratégies, c'est-à-dire le sens pratique ou, si l'on préfère, ce que les sportifs appellent le sens du jeu, comme maîtrise pratique de la logique ou de la nécessité immanente d'un jeu qui s'acquiert par l'expérience du jeu et qui fonctionne en deçà de la conscience et du discours (à la façon par exemple des techniques du corps). Des notions comme celles d'habitus (ou système de dispositions), de sens pratique, de stratégie, sont liées à l'effort pour sortir de l'objectivisme structuraliste sans tomber dans le subjectivisme.»

Pierre Bourdieu et Pierre Lamaison, De la règle aux stratégies: Entretien avec Pierre Bourdieu, Terrain 4, Numéro thématique sur Famille et parenté (mars 1985): 93–100.

Le concept d'habitus est parfaitement opératoire dans l'article de 1962, mais le concept de stratégies en est absent et n'apparaît que dans l'article de 1972.

HABITUS

Ceux d'entre nous que rebute la terminologie de la maturité, que Bourdieu déploie en particulier dans les pages les plus abstraites de l'ouvrage de synthèse intitulé Le Sens pratique (Paris, Seuil, 1980), liront avec plaisir et admiration les pages de l'article de 1962 dans lesquelles une description concrète de l'habitus du paysan est le socle sur lequel s'appuie Bourdieu pour élaborer le concept d'habitus défini comme «le principe unificateur (confusément saisi par l'intuition) du système des attitudes corporelles caractéristiques du paysan». La comparaison entre le style de 1962 et le style de 1980 est significative.

Voici la définition canonique des habitus dans Le Sens pratique, 1980:

(88) Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d'existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement «réglées» et «régulières» sans être en rien le produit de l'obéissance à des règles, et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l'action organisatrice d'un chef d'orchestre.

Et voici la présentation inaugurale de la notion d'habitus dans l'article de 1962:

1962: 99 (Bal, 113)

Ainsi, ce petit bal de campagne est l'occasion d'un véritable choc de civilisations. Par lui, c'est tout le monde citadin, avec ses modèles culturels, sa musique, ses danses, ses techniques du corps qui fait irruption dans la vie paysanne. Les modèles traditionnels des conduites de fête se sont perdus ou bien ont cédé la place à des modèles urbains. Dans ce domaine comme ailleurs, l'initiative appartient aux gens du bourg. Aux danses d'autrefois qui portaient la marque paysanne dans leur nom (la crabe, lou branlou, lou mounchicou, etc.), dans leurs rythmes, leur musique et les paroles qui les accompagnaient, ont fait place les danses importées de la ville. Or il faut admettre que les techniques du corps constituent de véritables systèmes, solidaires de tout un contexte culturel. Ce n'est pas le lieu d'analyser les habitudes motrices propres au paysan béarnais, cet habitus, qui dénonce le paysanas, le paysan lourdaud. L'observation populaire saisit parfaitement cette hexis [«habitude» en grec] qui sert de fondement aux stéréotypes. «Les paysans d'autrefois, disait un vieux villageois, marchaient toujours les jambes arquées, comme s'ils avaient les genoux cagneux, et avec les bras recourbés» (P. L.-M.). Pour expliquer cette attitude, il évoquait la posture du faucheur. L'observation critique des citadins, habiles à percevoir l'habitus du paysan comme véritable unité synthétique, met l'accent sur la lenteur et la lourdeur de la démarche; l'homme de la brane c'est pour l'habitant du bourg, celui qui, lors même qu'il foule le goudron de la carrère, marche toujours sur un sol inégal, difficile et boueux; celui qui traîne de gros sabots ou des bottes pesantes lors même qu'il a mis ses souliers du dimanche; celui qui va toujours à grands pas lents, comme lorsqu'il marche, l'aiguillon sur l'épaule, en se retournant de loin en loin pour appeler les bœufs qui le suivent. Sans doute, ne s'agit-il pas d'une véritable description anthropologique; mais d'une part, l'ethnographie spontanée du citadin appréhende les techniques du corps comme un élément d'un système et postule implicitement l'existence d'une corrélation au niveau du sens, entre la lourdeur de la démarche, la mauvaise coupe du vêtement ou la maladresse de l'expression; et d'autre part, elle indique que c'est sans doute au niveau des rythmes que l'on trouverait le principe unificateur (confusément saisi par l'intuition) du système des attitudes corporelles caractéristiques du paysan. […] il est clair que le paysan empaysanit, c'est-à-dire «empaysanné», n'est /100/ pas à son affaire au bal. En effet, de même que les danses d'autrefois étaient solidaires de toute la civilisation paysanne, de même les danses modernes de la civilisation urbaine; en exigeant l'adoption de nouveaux usages corporels, elles réclament un véritable changement de «nature», les habitus corporels étant ce qui est vécu comme le plus naturel, ce sur quoi l'action consciente n'a pas prise. Que l'on pense à des danses telles que le charleston ou le cha-cha-cha dans lesquelles les deux partenaires se font face, et sautillent, par demi-pas saccadés, sans jamais s'enlacer. [On peut se risquer à suggérer que la répugnance à danser que manifestent beaucoup de jeunes paysans pourrait s'expliquer par la résistance devant cette sorte de «féminisation » de toute une image profondément enfouie de soi-même et de son corps.] Est-il rien qui soit plus étranger au paysan? Et que ferait-il de ses grandes mains qu'il a coutume de tenir largement ouvertes?

C'est seulement dans l'article de 1972 que le concept d'habitus est associé aux concepts de pratiques, structures et stratégies, en particulier dans le passage suivant qui est à mon sens l'une des formulations la plus claire, précise et complète de la sociologie du sens pratique.

1972: 1106 (Bal, 171)

En fait, le système des dispositions inculquées par les conditions matérielles d'existence et par l'éducation familiale {i.e. l'habitus) qui constitue le principe générateur et unificateur des pratiques est le produit des structures que ces pratiques tendent à reproduire en sorte que les agents ne peuvent que reproduire, c'est-à-dire réinventer inconsciemment ou imiter consciemment, comme allant de soi ou comme plus convenables ou simplement plus commodes, les stratégies déjà éprouvées qui, parce qu'elles ont régi les pratiques de tous temps ou, comme disent les anciens coutumiers, «de mémoire perdue», paraissent inscrites dans la nature des choses. Et du fait que toutes ces stratégies, qu'il s'agisse de celles qui visent à assurer la transmission du patrimoine dans son intégralité et le maintien de la famille dans la hiérarchie économique et sociale, ou de celles qui visent à garantir la continuité biologique de la lignée et la reproduction de la force de travail, sont loin d'être automatiquement compatibles, malgré la coïncidence de leurs fonctions, seul l'habitus comme système de schèmes qui orientent tous les choix sans accéder jamais à l'explicitation complète et systématique, peut fonder la casuistique indispensable pour sauvegarder, en chaque cas, l'essentiel, fût-ce au prix d'un manquement à des «normes» qui n'existent comme telles que pour le juridisme des ethnologues.

Ce passage mériterait un commentaire mot à mot.

STRATÉGIES

Intéressez-vous aux occurrences du mot discours dans l'œuvre de Bourdieu et à l'opposition qu'il établit entre le discours et l'habitus qui est une sorte d'instinct socialement construit. L'art des stratégies n'accède pas à l'ordre du discours, mais s'appuie sur cette sorte d'instinct socialement produit qu'est l'habitus.

1972: 1123 (Bal, 202)

«La maîtrise qui s'affirme dans l'art des stratégies matrimoniales n'accède pas à l'ordre du discours parce que, sauf accident, elle tend à exclure les conflits du devoir et du sentiment, de la raison et de la passion, de l'intérêt collectif et de l'intérêt individuel, qui, comme la norme destinée à les résoudre ou à les surmonter, naissent des «ratés» de cette sorte d'instinct socialement produit qu'est l'habitus inculqué par les conditions d'existence, elles-mêmes transcrites et transfigurées dans les recommandations et les préceptes du discours éthique et pédagogique.»

L'exemple le plus significatif de transgression d'une règle de type juridique, une transgression stratégique qui exclut les états d'âme (conflits du devoir et du sentiment) au seul profit de la lignée, est la désignation d'une femme comme héritière dans cette société où règne en principe la préséance masculine.

1972: 1106 (Bal, 172)

Ainsi, la transgression du principe de la préséance masculine que constitue l'octroi aux femmes non seulement d'une part d'héritage mais du statut d'héritier /1107/ (hérètè masc. et hérètère fém.) est la mieux faite pour retenir l'attention de l'observateur averti, c'est-à-dire prévenu, de toutes les stratégies mises en œuvre pour défendre les intérêts (socialement définis) de la lignée ou, ce qui revient au même, l'intégrité du patrimoine.

L'article de 1972 illustre admirablement, sur l'exemple de la désignation d'une héritière, la rupture avec le structuralisme de Lévi-Strauss qu'opéra Bourdieu en passant «de la règle aux stratégies». Toute la terminologie caractéristique de cette version française de l'interactionnisme symbolique est en place comme en témoignent les derniers mots du passage ci-dessous.

1972: 1107 (Bal, 173)

Tout commande au contraire de poser que le mariage n'est pas le produit de l'obéissance à une règle idéale, mais l'aboutissement d'une stratégie, qui, mettant en œuvre les principes profondément intériorisés d'une tradition particulière, peut reproduire, plus inconsciemment que consciemment, telle ou telle des solutions typiques que nomme explicitement cette tradition. Le mariage de chacun de ses enfants, aîné ou cadet, garçon ou fille, pose à toute famille un problème particulier qu'elle ne peut résoudre qu'en jouant de toutes les possibilités offertes par les traditions successorales ou matrimoniales pour assurer la perpétuation du patrimoine. Comme si tous les moyens étaient bons pour remplir cette fonction suprême, on peut recourir à des stratégies que les taxinomies du juridisme anthropologique porteraient à tenir pour incompatibles, soit que l'on transgresse le «principe de la prédominance du lignage» cher à Fortes, pour confier aux femmes la perpétuation du patrimoine, soit que l'on tende à minimiser ou même à annuler, fût-ce par des artifices juridiques, les /1108/ conséquences néfastes pour le patrimoine des concessions inévitables au régime bilatéral de succession, soit, plus généralement, que l'on fasse subir aux relations objectivement inscrites dans l'arbre généalogique toutes les manipulations nécessaires pour justifier ex ante ou ex post les rapprochements ou les alliances les plus conformes à l'intérêt de la lignée, c'est-à-dire à la sauvegarde ou à l'augmentation de son capital matériel ou symbolique.