arshileGorkyArticleMenu_layout

A Thai cult of healing

8 janvier 2018

Stanley Jeyaraja Tambiah,
Culture, Thought and Social Action.
An Anthropological Perspective
,
Cambridge MA, Harvard University Press, 1985

Le séminaire portera sur le chapitre 3, A Thai Cult of Healing through Meditation [1977], que je privilégie pour deux raisons: 1°) C'est le plus ethnographique de tous, il montre le talent et la méthode ethnographiques de Tambiah; et 2°) c'est une bonne introduction à une sous-discipline née dans les années 1970, l'anthropologie médicale.

Originally published as "The Cosmological and Performative Significance of a Thai Cult of Healing through Meditation," in Culture, Medicine and Psychiatry 1 (1977): 97-132.

La version originale de cet essai fut publiée en 1977 dans le premier numéro d'une revue destinée à devenir la revue phare de la nouvelle anthropologie médicale clinique, un paradigme dominant dans l'anthropologie culturelle américaine des années 1980. Il faut souligner d'emblée que la guérison (healing) recherchée ici en Thailande par «des pratiques de thérapie religieuse» (a cult of healing) est la guérison d'«affections» (illnesses) distinctes des «maladies» ordinaires (diseases). Il faut étudier le jeu subtil sur l'emploi des mots disease et illness, et se reporter aux origines de cette distinction fondatrice de l'anthropologie médicale américaine. Un article de synthèse publié en tête du numéro inaugural de Culture, Medicine and Psychiatry contenant l'essai de Tambiah faisait le point sur disease et illness:

Bibliothèque Tessitures:
Ethnographie et savoirs > Médecine

Leon Eisenberg, Disease and illness. Distinctions Between Professional and Popular Ideas of Sickness, Culture, Medicine and Psychiatry 1 (1977): 9–23.

Mais Tambiah lui-même dans la conclusion du livre que nous étudions soulignait l'importance de cette distinction.

(Culture, Thought, and Social Action, pp.356–357) The theses of a clinical social science are these. Traditional biomedical understanding and cure of disease, while unassailable within its own terms, does not effectively exhaust what is implied by the healing of illness. Since there is often a disjunction between disease (understood in the Western medical paradigm as the malfunctioning of biological and psychophysiological processes in the individual) and illness (which is the patient's experience of sickness, strongly inflected by culturally and socially defined meanings and expectations), the existing clinical encounter is frequently abortive. Patient dissatisfaction, /357/ patient abandonment or improper observance of the prescribed treatment, and patient resort to other forms of healing and advice are evidence of this disjunction.

L'anthropologie médicale naissante des années 1970 se donnait pour objet les illnesses comme expériences vécues (the patient's experience of [being ill, being sick]) et comme maladies culturellement et socialement construites.

L'article intitulé A Thai Cult of Healing through Meditation et publié en 1977 était construit sur une ethnographie recueillie en 1974. Le plan est souligné de façon très scolaire par des sous-titres et sous-sous-titres:

Introduction (pp.87–89): la polarité entre cosmologie et performance
Première partie (pp.89–103): l'étude de cas, subdivisée en:

  1. Le maître et ses disciples
  2. La technique de méditation
  3. Les patients et ce dont ils souffrent (the illness of patients)
  4. Première séance thérapeutique observée (pp.94–98)
  5. Deuxième séance thérapeutique observée (pp.98–103)

Deuxième partie (pp.103–122): l'interprétation, subdivisée en:

  1. Cosmologie bouddhique (pp.103–107)
  2. Implications de la cosmologie (pp.107–122), subdivisées en:
    1. Dialectique entre contrôle de soi et pouvoir
    2. La place des humains dans la cosmologie
    3. Epistémologie de l'acte de soigner (curing)
    4. Le rituel thérapeutique comme performance et son efficacité (the performative efficacy of the curing ritual)
    5. Les savoirs et l'expérience vécue sont indissociables (the unity of knowledge and experience). Cette dernière sous-partie fait office de conclusion.

Si vous entreprenez d'écrire un commentaire composé de cet essai, il ne faut pas reprendre ce plan, ce qui vous conduirait inévitablement à la paraphrase. Vous devez exercer votre esprit critique pour vous poser deux ou trois questions critiques sur la structure, les enjeux et la pertinence de ce texte, questions qui vous donneront les deux ou trois grandes parties de votre commentaire.

1. La cosmologie fixe le cadre global d'une pratique locale

Pour ma part, la première question que je me suis posée portait sur le rôle exact de l'exposé de cosmologie bouddhique des pp.103–107. Général et de seconde main, il n'a qu'un rôle introductif, entre l'ethnographie qui précède (pp.89–103) et l'argumentation qui suit (pp.107–122). Comme dit l'auteur: Here I need only refer to those aspects that are directly relevant (p.103). D'un point de vue stylistique, l'article me semble divisé en trois parties: style narratif (l'étude de cas), style descriptif (la cosmologie), style argumentatif (l'interprétation). Mais quelle est l'utilité de cet exposé de cosmologie sans originalité et de seconde main? Son rôle, essentiel, est de réintroduire la culture globale. De l'ethnographie (étude de cas) à la cosmologie, Tambiah opère un changement d'échelle, du local au global. La perspective cosmologique permet de replacer les faits observés par l'ethnographe lors de sa participation à des séances localisées de thérapie religieuse dans le cadre plus large de la culture et des croyances de la société globale:

(Culture, Thought, and Social Action, p.87) The cosmological perspective implies that ritual acts cannot be fully comprehended except as part of a larger frame of cultural presuppositions and beliefs which provide the phenomenological and subjective basis for engaging in the ritual in question. From this perspective ritual is seen as a translation of a cosmology… I must admit that I find the claims [les droits] of the cosmological perspective unassailable [incontestables].

Les droits (claims) de la cosmologie bouddhique à constituer le fondement (basis) des pratiques religieuses de thérapie (cult of healing) qu'il étudie sont incontestables (unassailable). Les performances thérapeutiques ne se comprennent pas sans la cosmologie bouddhique, dont elle sont selon Tambiah «une traduction» (translation) — mais à mon sens ce mot ici est mal choisi et prête à contresens — ou plus exactement des «mises en œuvre» concrètes (enactments, p.87).

La seconde question que je me suis posée portait sur la nature du rituel (ritual) ou du culte (cult) en question, constitué d'un ensemble de pratiques religieuses fondées sur la cosmologie bouddhique. Ce rituel ou ce culte est analysé par Tambiah sur le modèle d'une performance au sens de prestation, exécution, représentation théâtrale, spectacle. Notre commentaire doit définir dans toutes ses dimensions ce que Tambiah appelle «le modèle performatif du rituel comme communication» (a performative model of ritual as communication, p.87), «les traits performatifs de cette pratique religieuse» (the performative features of the cult, p.88), c'est-à-dire la thérapie religieuse comme performance.

Cosmologie et performance s'opposent au premier abord comme une structure abstraite (le système des croyances bouddhiques, le panthéon des divinités, etc.) et des pratiques concrètes qui traduisent cette structure dans l'action. Mais cette opposition est inexacte, réductrice et présente un danger. Le danger est de rabattre la performance rituelle sur la structure cosmologique et d'ignorer la spécificité de la performance qui, en réalité, possède une structure propre.

(Culture, Thought, and Social Action, p.87) there is a danger that because beliefs are taken to be prior to ritual action, the latter may simply be seen as derivative and secondary. Thereby ritual /88/ itself is in danger of being ignored, whereas in reality it has its own distinctive structure and patterning and serves as a vehicle in its own right in appropriate contexts and situations for transmitting messages and meanings, and for the construction and experiencing of cultural and social reality.

Autrement dit, l'interprète (Tambiah ou son lecteur) est en présence ici de deux structures qu'il faut conjoindre pour expliquer ce rituel thérapeutique, la structure de la cosmologie bouddhique et la structure de la performance accomplie par le maître Bunpen et ses disciples. Ayant étudié la cosmologie dans la première partie de mon commentaire, je consacrerai la seconde partie à ce qui dans le rituel constitue «la structure performative et communicationnelle», the performative and communicative framework (p.89).

2. En quel sens ce rituel de guérison est-il efficace?

Comment peut-on évaluer l'efficacité thérapeutique que possèdent les paroles, les gestes et la dramaturgie mis en œuvre dans ce rituel? Pour qualifier l'efficacité de cette thérapeutique, Tambiah emploie l'expression de «validité performative» (performative validity, p.89), qu'il dit emprunter au philosophe anglais John L. Austin. J'ai recherché en vain cette expression dans How to Do Things with Words (1962). Mais il est essentiel de faire la distinction d'après Austin entre la validité d'un énoncé «constatif» (constative) déclarant: «Cette thérapeutique est efficace», énoncé qui est valide pour autant qu'il dit vrai et sans valeur s'il dit faux, — et la validité d'un énoncé «performatif» (performative), qui est valide si sa force illocutoire produit d'heureux effets sur les auditeurs, et sans valeur s'il produit des effets néfastes. Cette distinction conceptuelle entre une réalité constatée, vraie ou fausse, et une réalité ressentie, heureuse ou néfaste, est très utile en anthropologie médicale, lorsqu'on est confronté à la question de l'efficacité des remèdes dans les médecines traditionnelles. L'affirmation de l'efficacité d'un remède traditionnel n'est pas d'ordre constatif mais d'ordre performatif. La guérison, dans les médecines traditionnelles, n'est pas constatée par le médecin mais ressentie par le patient. Dans le cas de ce rituel Thai de guérison par la méditation, son efficacité sera égale aux heureux effets ressentis par le disciple.

(Culture, Thought, and Social Action, p.89) Aside from technical questions of the efficacy of the substances used in a Western scientific-medical sense (upon which I am not competent to comment), surely one aspect of the cure consists in how words, acts, and manipulation of substances achieve a performative validity (to use Austin's concept) for the participants.

La validité performative de la cure, le fait que la performance accomplie par le maître Bunpen produise d'heureux effets thérapeutiques sur les participants, est conditionnée par le contexte, c'est-à-dire essentiellement par le contexte global que constitue la cosmologie bouddhique, en particulier la croyance des participants au Karma, la doctrine bouddhique de la rétribution ici-bas des actes accomplis dans leurs vies passées.

(Culture, Thought, and Social Action, p.92) Whatever the kind of illness — and I who am medically ignorant do not want to name, describe, and classify these illnesses — all the patients viewed their illnesses in a larger cosmologica! Buddhist context of /93/ previous lives and the possible moral cum physical consequences of past actions on their present lives.

(p.103) Interpretation of this cult must begin by placing it in the context and against the backdrop [l'arrière-plan] of the Thai Buddhist cosmological scheme, for it is both integrally implied and also creatively enacted in the curing and meditation sessions.

La cosmologie est une charte (scheme) mise en œuvre de façon créatrice (creatively enacted) dans la performance. La méditation est un des savoirs traditionnels — avec l'astrologie, l'alchimie, la médecine, etc. — qu'implique la cosmologie et que mobilise la cure dans son détail ethnographique. Le rituel observé, la performance, s'inscrit dans le contexte de ces savoirs; les mots context, contexts, contextual sont omniprésents chez Tambiah, qui conclut sur «l'interpénétration entre les savoirs traditionnels et l'expérience vécue» (the unity of knowledge and experience, p.120).

3. A quel modèle de la maladie le maître Bunpen se conforme-t-il?

Des connaissances en anthropologie médicale sont utiles pour commenter ce texte de Tambiah et en particulier sur la façon dont les anthropologues spécialisés dans cette sous-discipline florissante des années 1970–1980 modélisaient les maladies ou plus exactement les illnesses, maladies affectant la personne tout entière. La comparaison entre toutes sortes d'ethnographies recueillies dans les aires culturelles les plus diverses faisait apparaître deux grands modèles culturels de la maladie, présents partout (des universaux de la culture, disait-on) en concurrence dans un même milieu culturel et social. Pour les caractériser en deux mots: dans le premier modèle la maladie est conçue comme un déséquilibre des éléments constitutifs de la personne du patient, et dans le second modèle la maladie est conçue comme une intrusion d'éléments délétères dans la personne du patient. Pour les caractériser par deux images: dans le premier modèle la maladie est conçue comme un déséquilibre des humeurs, c'est-à-dire un déséquilibre des fluides vitaux, et dans le second modèle la maladie est conçue comme une intrusion de microbes.

La théorie des humeurs et le modèle du déséquilibre sont absents dans cette étude d'une thérapie religieuse par la méditation. C'est le modèle de l'intrusion qui est ici pertinent. Le patient est tombé malade parce qu'il est pris dans «l'enchevêtrement corporel» (corporeal enmeshment, p.114) qui caractérise le monde d'ici-bas, «le monde du désir» (kāma-loka, p.104), où il est la proie des démons et «esprits maléfiques» (malevolent spirits, pp.108–110), qui l'attaquent, qui font intrusion et qu'il doit expulser (p.120) ou contenir, réprimer (quell, p.110). La doctrine du Karma n'est qu'une version sophistiquée du modèle de l'intrusion (pp.114 et 120). Les maladies sont des conséquences des mauvaises actions accomplies dans les vies passées. Mais ces conséquences se font sentir sous la forme d'attaques et d'intrusions démoniques.

Pour conclure, ce culte de guérison par la méditation est une performance inscrite dans le contexte global de la cosmologie bouddhique. La maladie est pensée sur le modèle d'une intrusion démonique qui est la conséquence, la punition des actes accomplis dans les vies passées.