arshileGorkyArticleMenu_layout

La vie, la mort et la réincarnation

11 décembre 2017

Gananath Obeyesekere,
Imagining Karma. Ethical Transformation in
Amerindian, Buddhist, and Greek Rebirth
,
Berkeley, University of California Press, 2002

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Obeyesekere (Gananath)


Francis Zimmermann, Compte rendu de Gananath Obeyesekere, Imagining Karma, Berkeley, 2002, Archives de sciences sociales des religions, 48e Année, n°124 (Octobre–Décembre 2003), pp.125–127.


Comme les précédents ouvrages de Gananath Obeyesekere, l'un des grands noms de l'anthropologie d'aujourd'hui (Professor Emeritus at Princeton University), cette étude comparative des théories de la réincarnation fera date mais elle sera controversée. L'idée qui a donné naissance à cet ouvrage était originale et séduisante. Il s'agissait de reconstruire, à partir des ethnographies que nous ont léguées les maîtres de l'anthropologie sociale classique — Malinowski pour les Trobriand, par exemple, et Boas pour les Kwakiutl —, les doctrines eschatologiques [1] et les théories de la réincarnation auxquelles ont adhéré un certain nombre de sociétés dites primitives (small-scale societies dit l'auteur), pour s'en servir comme d'une pierre de touche en eschatologie comparée. Par comparaison et par contraste avec les traditions classiques de l'Inde et de la Grèce, en effet, ces théories de la réincarnation inventées dans les «petites sociétés indigènes» de l'ancienne ethnographie coloniale vont faire ressortir l'importance historique d'une révolution morale et religieuse opérée par le bouddhisme au VIe siècle avant Jésus-Christ, lorsque la distinction introduite entre une «bonne» et une «mauvaise» renaissance aboutit à «éthiciser» le concept de réincarnation. La démonstration, conduite d'un seul souffle sur quatre cents pages denses et limpides, mobilise une érudition et une force de conviction tout à fait exceptionnelles. Mais ll'auteur, une fois de plus, suscitera le scepticisme de ses pairs. Essayons de montrer pourquoi.

Les développements de la bioéthique ont fait émerger depuis trente ans, dans la société occidentale contemporaine, de nouveaux enjeux politiques et moraux que l'anthropologie sociale et culturelle, jusqu'à présent, n'a jamais su mettre en perspective par rapport aux croyances prévalant dans d'autres sociétés que la nôtre: ce sont les droits de la personne sur «son image» et «son corps», l'invention de «la personne humaine potentielle» (l'embryon), de nouvelles pratiques sociales comme par exemple la rédaction de «testaments de vie» et la formulation de nouveaux rapports éthiques aux autres règnes de la nature, une «éthique de la terre» comme disent les écologistes américains. Toutes ces notions d'invention récente, dans notre société, sont liées aux idées que, collectivement, nous entretenons sur la naissance et la mort. Or, au moment où ces nouvelles catégories de pensée et de langue émergeaient dans la culture occidentale contemporaine, les indianistes américains — sanskritistes, philosophes et anthropologues associés dans de grandes enquêtes sur la catégorie de la Personne et les doctrines du [sanskrit] karman (la rétribution des actes accomplis dans les vies antérieures) et du [sanskrit] saṃsāra (la roue des renaissances) — opéraient une véritable percée sur le front de la recherche en sciences sociales et révélaient l'existence en Inde d'un ensemble d'institutions, de croyances et de pratiques offrant des réponses traditionnelles aux interrogations de la bioéthique, bref, des catégories de pensée et de langue différentes des nôtres mais comparables. Gananath Obeyesekere n'aurait sans doute pas conçu son projet s'il n'avait pu s'appuyer sur les ouvrages fondamentaux publiés dans le cadre de ces grandes enquêtes. Citons au moins Karma and Rebirth in Classical Indian Traditions, publié sous la direction de Wendy Doniger O'Flaherty (Berkeley, 1980), et Karma: An Anthropoogical Inquiry, publié sous la direction de Charles F. Keyes et E. Valentine Daniel (Berkeley, 1983). Ces travaux scientifiques étaient en consonance, aux États-Unis, avec la Contre-Culture et le fondamentalisme moral d'une Land ethic: les indianistes, traitant de la place des animaux et des végétaux dans le cycle des réincarnations, apportaient des arguments aux philosophes, aux théologiens et aux juristes américains en faveur des Droits des animaux et des Droits de la terre. Le nouveau livre de Gananath Obeyesekere représente l'aboutissement de ce mouvement de moralisation et d'indigénisation de l'anthropologie commencé dans les années soixante-dix.

Aux îles Trobriand, écrivait Malinowski (The Father in Primitive Psychology, 1927, p.44), «la théorie de la réincarnation n'enveloppe aucune idée morale de récompense ou de punition». Gananath Obeyesekere part de ce constat (p.74), pour souligner, «par contraste» (p.75), les conséquences morales de la réincarnation dans le bouddhisme. J'appelle éthicisation, écrit-il, les processus par lesquels une action, jusqu'alors jugée bonne ou mauvaise sur un plan purement profane, devient bonne ou mauvaise sur le plan religieux, ce qui a des conséquences sur la destinée de son auteur après la mort. Cette transformation d'une moralité sociale profane (secular social morality) en une moralité religieuse intrinsèque (intrinsic religious morality) s'est historiquement produite — notons ici un étonnant retour, purement spéculatif et sans état d'âme, à l'évolutionnisme le plus rudimentaire — lors de l'émergence des nouvelles religions nées «à l'Age Axial, c'est-à-dire à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ» (p.75), ce qui désigne en Inde et dans le jargon des archéologues les religions samaniques [2]: bouddhisme, jaïnisme, Ajivika. Quand ces processus d'éthicisation se sont introduits dans une eschatologie de la réincarnation, celle-ci s'est transformée en une eschatologie du Karma. Mais ce n'est que le noyau d'un nouveau système de valeurs que l'auteur propose à ses lecteurs nord-américains en consonance avec les idéaux qui les animent depuis trente ans. En ce sens, les pages qu'il consacre à la place des animaux dans la mythologie des indiens Kwakiutl du Nord-Ouest de l'Amérique et, plus généralement, aux convergences entre les Amérindiens et l'Inde sur le thème d'une spiritualité des animaux, constituent l'un des moments stratégiques de son analyse. Voilà un anthropologue venu d'Asie du sud, et ethnologue de l'Asie du sud dans la première phase de sa carrière (donc au départ un anthropologue indigène), qui s'est fait comparatiste pour s'adresser au public américain et souligner l'existence de valeurs partagées entre l'Amérique des native Americans et l'Asie du sud. Certes, l'éthique distingue la théorie bouddhique de la réincarnation de celle des Amérindiens, mais ensemble elles offrent une alternative au système de valeurs occidental moderne. La théorie du Karma, la théorie des Droits et de la spiritualité des animaux et la règle morale du végétarisme sont étroitement liées. On peut brièvement, et à titre d'exemple, montrer comment elles s'articulent dans l'argumentation de Gananath Obeyesekere.

Sous-jacente aux croyances à la réincarnation chez les Inuit et les Amérindiens, il y a la conception philosophique (ethical conception) d'un lien de nature spirituelle entre tous les êtres vivants, qui traverse les barrières entre les espèces et que Gananath Obeyesekere nomme species sentience, la notion d'une sensibilité commune liant les espèces entre elles. Cette philosophie, qui justifie l'éventualité pour un être humain d'être réincarné sous la forme d'un animal, est à l'opposé de la pensée chrétienne selon laquelle les animaux n'ont pas d'âme (p.45), mais elle est bien sûr en accord avec l'eschatologie du Karma qui pose en principe l'existence d'une sensibilité universelle des espèces (posits universal species sentience) et fonde une éthique du respect pour les animaux (p.92). Le végétarisme et la non-violence viennent couronner l'évolution de la moralité collective au terme de laquelle s'instaure une eschatologie du Karma. Le raisonnement mérite d'être cité verbatim (p.91):

«Manger des animaux, pourtant, était à la fois nécessaire et désirable, et le repas était précédé d'un acte double: tuer l'animal, puis assurer sa réincarnation. Manger de la viande est donc un acte révérentiel, alors même que, au moins dans l'inconscient, il y a un sentiment de culpabilité à l'idée qu'on est peut-être en train de manger un ancêtre ou un proche parent. Dans les rares cas de réincarnation ignorant les barrières entre espèces, il n'est pas possible d'échapper à la culpabilité liée à l'endo-anthropophagie. Comment échapper à un tel dilemme, mieux que dans la vallée du Gange aux VIe et Ve siècles avant Jésus-Christ, après que les forêts aient été défrichées et que la culture du riz soit devenue la norme? On n'avait plus besoin de manger son ancêtre! C'est pourquoi les religions samaniques (et peut-être les eschatologies de la réincarnation qui les ont précédées) ont adopté le végétarisme ou expressément interdit le meurtre des ammaux.»

Deux arguments purement spéculatifs sont associés pour expliquer l'abandon des pratiques sacrificielles et du régime carné: l'évolution des besoins alimentaires déterminée par le passage d'une civilisation de la chasse à une civilisation des céréales, et le travail de la culture dans l'inconscient collectif. L'expansion de l'agriculture céréalière fait disparaître «le besoin» de manger les produits de la chasse, et permet aux hommes du VIe siècle avant notre ère, dans la vallée du Gange, d'échapper au «sentiment de culpabilité» dont ils souffrent «au moins dans l'inconscient». On ne pouvait plus allègrement entonner les refrains les plus rebattus de l'utilitarisme et de l'évolutionnisme du XIXe siècle.

Il nous semble, pour conclure, que ce livre brillant est religieusement engagé, qu'il est écrit à la gloire du bouddhisme, qu'il s'inscrit dans une conjoncture idéologique et culturelle particulière et qu'il n'est pas véritablement destiné aux scientifiques (on vient de dire pourquoi), mais aux militants de la Contre-Culture et de l'indigénisation des sciences sociales.


[1] Eschatologie. — Doctrines et croyances portant sur le sort ultime de l'homme après sa mort.

[2] Religions samaniques. — Les Samanes (pāli samaṇa) ou Shramanes (sanskrit śramaṇa), dans le Jainisme, le Bouddhisme et la religion Ājīvika aujourd'hui disparue, étaient des ascètes itinérants dont le but était d'échapper au cycle des renaissances.