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Veiled Sentiments

4 décembre 2017

Lila Abu-Lughod, Veiled Sentiments.
Honor and Poetry in a Bedouin Society
,
Berkeley, University of California Press, 1986

Lila Abu-Lughod est la fille d'un des plus éminents universitaires palestiniens de son époque, Ibrahim Abu-Lughod (1929–2001). Née en 1952, elle a 26 ans mais n'est pas mariée quand elle arrive sur le terrain en Egypte en 1978. Elle y est accompagnée et introduite par son père, qui est lui-même présenté comme “jordanien”. Elle est accueillie par le Haj, le chef de la communauté bédouine locale, qui identifie son père à un noble bédouin venu de l'étranger et qui accueille donc sa fille Lila comme une jeune fille de bonne famille en lui attribuant spontanément le rôle d'une fille adoptive de la communauté. Le statut qui lui est ainsi assigné détermine le cadre de son enquête.

«Le monde des femmes»

Elle se limite au monde des femmes (p.16) et elle évolue au sein d'un petit groupe de connaissances intimes, confined to a small group whose members I could come to know intimately (p.22), tandis qu'elle fait l'impasse sur l'histoire et la sociologie générale des tribus Awlad 'Ali. Nous ne saurons rien des relations entre les différents groupes tribaux ni de la façon dont ils contrôlent leur territoire. L'ethnographie ici est intégralement centrée sur la vie quotidienne. La question se pose des limites de validité de cette ethnographie:

(22) The lacunae that result from a close study of daily life are not minor. I sometimes despaired that I was not compiling histories of the relations between tribal groups or trating patterns of territorial control. But what I sacrificed in breadth was, I believe, amply compensated for by a depth of knowledge of individuals, oil which the analysis to follow draws. And counting out-married kinswomen, · affines, and people about whom I heard a great deal but never met, I am convinced that my knowledge of the society is based on a "sample" larger than the fifteen households that formed the core community.

Du point de vue épistémologique qui est le nôtre à Paris où le paradigme dominant dans notre discipline a toujours été l'anthropologie sociale d'inspiration durkheimienne, Lila Abu-Lughod est aux antipodes. Elle s'inscrit dans la grande tradition de l'anthropologie culturelle américaine, privilégiant la psychologie et l'analyse du discours, quand bien même elle part en guerre contre le culturalisme.

Un speech event inaugural dans cette ethnographie

Au départ, la poésie n'intéressait pas Lila Abu-Lughod. Certes, en observant la vie quotidienne et le jeu des relations sociales, tant en public que dans l'intimité de la sphère domestique, elle avait noté que les gens chantaient souvent ou ponctuaient leurs conversations de courts poèmes. Tous se montraient très intéressés par ces poèmes et souvent émus en les écoutant. Mais elle restait indifférente. At first I ignored them, since I had no interest in poetry (p.25). C'est une petite mésaventure qui la réveilla de sa surdité routinière, si l'on peut dire. Un jour une femme de la maison occupée à cuire le pain fait une bêtise et, dans son désappointement, se met à réciter un poème. En ethnographe appliquée, Lila Abu-Lughod le lui fait répéter pour le copier dans son carnet, puis elle en parle inconsidérément au Haj…

(26) My first realization of the sensitive nature of the poems came a bit later. A shepherd's wife was helping out in our busy household by baking bread at our makeshift oven. After a minor disappointment, she broke into one of these poems. I insisted that she repeat it so I could write it down. That evening as I talked with the Haj about what I had seen and heard that day, asking him questions and getting explanations, I read him the poem. His kindly and pedagogical manner suddenly changed. Agitated, he demanded to know who had recited it. I hesitated, suspecting that I had unwittingly betrayed something important, but when I finally confessed that it was the wife of one of his shepherds he was palpably relieved. He explained that the poem had to do with despair in love; she sang it because she had lost one husband and her present husband was old and about to die. I then understood that he had feared that one of his wives had recited the poem. When I reported my confession to Gaṭīfa, the Haj's senior wife, she scolded me for my indiscretion and told me never to reveal any women's poems to men. People's reactions to these poems were my first clues to the importance of poetry as a vehicle for personal expression and confidential communication.

Comparer avec le speech event inaugural en 1974 pour Michelle Rosaldo:

http://orfeo.tessitures.org/actes-de-langage/2016-2017/opacite-du-coeur-dautrui-ilongot/

Les chants plaintifs qu'elle entend parfois appartiennent au même speech genre, c'est-à-dire au même «genre [dans les arts] de parole», que les courts poèmes que les femmes récitent.

(27) I found that these poems, called ghinnāwa (literally, little songs), were lyric poems, like Japanese haiku in form but more like the American blues in content and emotional tone. They usually described a sentiment and were perceived by others as personal statements about interpersonal situations.

Ces chants et ces poèmes constituent la matière ethnographique originale sans laquelle ce livre n'existerait pas. Certes, la définition que l'auteur donne elle-même de son objet d'étude repose sur un balancement entre deux discours contradictoires (p.10) et présente en diptyque deux valeurs contraires, le code de l'honneur d'un côté et la poésie de l'amour de l'autre. Mais ce qui a conduit l'auteur à cette confrontation des deux discours, c'est la découverte de cette face cachée des relations sociales que constituent les ghinnāwa, les petits poèmes que récitent les femmes.

Une image clivée de l'expérience vécue

Le livre est construit en diptyque. Dans la première partie, l'idéologie de l'honneur. Dans la seconde partie, la poésie de l'affectivité, Discourses on Sentiment, c'est-à-dire des Paroles exprimant le côté sentimental de l'expérience vécue. Attention aux faux-sens sur l'emploi que fait l'auteur des mots discourse et sentiment pour désigner respectivement la parole en action et les liens affectifs. Cette construction en diptyque est justifiée de la façon suivante:

(32) The central question that emerges from a consideration of Awlad 'Ali ghinnāwa, then, concerns the relationship between the Bedouin poetic discourse and the discourse of ordinary social life. To begin to explore this relationship, we must look beyond both the immediate context of the recitation situation and the broader context of the life events of the reciters and attempt to understand the basic cultural notions the Awlad 'Ali hold about society, social relations, and the individual — in short, the ideology of social life. To this end, I outline in chapters 2, 3, and 4 the basic elements of this ideology, presenting the concepts the Bedouins use to make sense of their world and the dominant ideas that orient their actions and interactions.

L'objectif est de nous révéler la face cachée de l'expérience vécue, qui est en quelque sorte clivée entre les relations sociales en public tout entières dominées par le code de l'honneur et la vie sentimentale et amoureuse que révèlent les poèmes lyriques.

Mais la différence de traitement des données ethnographiques entre les deux parties du livre pose à mon sens un grave problème de méthode. Conformément au projet formulé dans les lignes ci-dessus, la première partie (chapitres 2, 3 et 4) n'est là que pour servir d'introduction à l'étude de la poésie dans la seconde partie. C'est pourquoi l'on y trouve seulement «les notions culturelles de base», «les éléments de base de cette idéologie [de l'honneur]». Dans cette première partie, Lila Abu-Lughod cite, mais sans jamais en préciser le contexte d'énonciation, des paroles de femmes recueillies sur le terrain. Mais elle y mêle des données de seconde main dont elle ne donne jamais les références. Un exemple choquant (pp.138–142) est la citation in extenso en traduction anglaise et sans référence d'un conte présentant une image clivée de la femme, qui reste lettre morte aux yeux de tout lecteur sérieux qui ne peut se référer à ses sources.

Vers l'anthropologie linguistique

C'est la seconde partie, à partir de la p.171, qui fait à elle seule la valeur de l'ouvrage.

L'un des mérites de l'auteur est de donner le texte original, quand elle cite un chant ou un poème. Tâchez d'en tirer parti, si vous travaillez sur ce livre. Si vous choisissez de travailler sur Veiled Sentiments pour votre devoir écrit, votre analyse critique devra porter sur un ou deux exemples de chants ou poèmes pris dans les chapitres 5, 6 et 7.

Pour que votre commentaire critique soit pertinent et pour situer à leur juste place dans la perspective d'ensemble de l'auteur les passages que vous aurez choisis, il vous faudra faire deux choses: 1°) Avoir lu la totalité du livre et bien en comprendre la structure; et 2°) Vous intéresser à la place du langage, des actes de langage, des événements de parole (speech events) et des rapports entre la poésie et la prose, dans cette ethnographie de l'affectivité ou anthropologie des émotions.