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Des dons et des femmes

5 février 2018

Annette B. Weiner, Inalienable Possessions.
The Paradox of Keeping-While-Giving
,
Berkeley, University of California Press, 1992

Annette Weiner part d'une découverte ethnographique qu'elle fit sur l'île de Kiriwina en 1971 et d'une distinction de Marcel Mauss dans l'Essai sur le don.

Compétition entre sœurs

L'île de Kiriwina (22.000 habitants) est la plus grande des îles Trobriand, atolls coralliens au large de la côte orientale de Nouvelle-Guinée (Mélanésie). La carte des pp.20–21 permet de situer les lieux des différentes ethnographies mobilisées.

Les milliers de bouquets empilés de feuilles de bananier séchées et les centaines de jupes tissées de fibres de bananier magnifiquement décorées, que les femmes ont fabriqués et qu'elles distribuent lors des cérémonies mortuaires, valent de l'or. Cette «richesse faite de tissus» (cloth wealth, p.92) joue un rôle essentiel lorsqu'une mort survient dans le matrilignage. La valeur de ces tissus est en rapport avec la mort et la renaissance. Leur abondance démontre, par delà la mort, la vitalité politique du matrilignage. Les femmes contrôlent cette richesse faite de tissus et peuvent participer à la compétition entre sœurs qui se joue dans les distributions mortuaires. Celle qui distribue le plus largement ces tissus sera la femme la plus puissante du matrilignage.

Mauss distinguait biens meubles et immeubles

Au chapitre premier de l'Essai sur le don intitulé «Les Dons échangés et l'obligation de les rendre», Mauss analysait des données ethnographiques recueillies aux îles Samoa (Polynésie). Des échanges de cadeaux contractuels accompagnaient des événements tels que la naissance d'un enfant ou des rites funéraires, à l'occasion desquels les protagonistes recevaient et rendaient des oloa (biens masculins) et des tonga (biens féminins). Mauss décelait une différence cruciale entre ces deux types de biens.

(43) Mais remarquons les deux termes: oloa, tonga; Ou plutôt retenons le deuxième. Ils désignent l'un [tonga] /44/ les parapharnalia permanents, en particulier les nattes de mariage, dont héritent les filles issues du dit mariage, les décorations, les talismans, qui entrent par la femme dans la famille nouvellement fondée, à charge de retour; ce sont en somme des sortes d'immeubles par destination. Les oloa désignent en somme des objets, instruments pour la plupart, qui sont spécifiquement ceux du mari; ce sont essentiellement des meubles. […] Certaines propriétés appelées tonga sont plus attachées au sol, au clan, à la famille et à la personne que certaines autres appelées oloa.

Mais si nous étendons notre champ d'observation, la notion de tonga prend tout de suite une autre ampleur. Elle connote en maori, en tahitien, en tongan et mangarevan, tout ce qui est propriété proprement dite, tout ce qui fait riche, puissant, influent, tout ce qui peut être échangé, objet de /45/ compensation. Ce sont exclusivement les trésors, les talismans, les blasons, les nattes et idoles sacrées, quelquefois même les traditions, cultes et rituels magiques. Ici nous rejoignons cette notion de propriété-talisman dont nous sommes sûr qu'elle est générale dans tout le monde malayo-polynésien et même pacifique entier.

Annette Weiner a donné une nouvelle actualité à ce passage, qu'elle cite dans l'article en français de 1982 (p.225) et auquel elle fait référence dans le livre de 1992 (p.46). La distinction entre biens meubles et immeubles appartient à la langue juridique de la France médiévale. Les biens meubles pouvaient être cédés, tandis que la propriété foncière, inaliénable constituait les biens immeubles, des biens identitaires et «d'une dignité supérieure», comme disait Henry Sumner Maine dans Ancient Law (1861) cité par Weiner (p.33). Mauss assimilait donc les tonga, la catégorie des «nattes fines» de Samoa tissées par les femmes, «au sol, au clan, à la famille et à la personne». Souvent les mêmes «nattes fines» circulaient pendant cent, voire deux cents ans. Les choses masculines de la catégorie oloa, au contraire — nourriture, porcs, objets fabriqués — avaient une existence transitoire.

Annette Weiner a repris cette distinction entre biens meubles et masculins d'une part, et biens immeubles et féminins d'autre part, pour s'en servir comme d'une clé d'analyse du système de parenté et de reproduction sociale. Hommes et femmes ont chacun un double rôle de conjoints (spouses) et de germains (siblings). Dans le rôle de conjoints ils contribuent aux alliances et aux échanges de biens entre lignages. Dans le rôle de germains ils contribuent à la vitalité et à la perpétuation de leur matrilignage.