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Comment pensent les autres — 1

Objet du débat —
La pluralité des mondes et l'altérité

6 novembre 2017
Le renversement du regard (perspectivisme)

Le débat sera présenté à partir d'une lecture critique approfondie de:

Eduardo Viveiros de Castro, Cosmological Perspectivism
in Amazonia and Elsewhere
[1998],
HAU Masterclass Series 1, 2012

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Viveiros de Castro


Recommandation impérative

Si vous choisissez de rédiger votre travail écrit sur cette question (le perspectivisme), vous devez impérativement centrer votre devoir sur une lecture personnelle et critique de Cosmological Perspectivism, à l'exclusion de tout autre ouvrage. L'objectif est de lire et commenter dans son détail ethnographique le texte de Cosmological Perspectivism. Vous ne devez pas faire l'histoire de la question et vous ne devez pas exposer dans leur généralité les idées de Eduardo Viveiros de Castro. Votre travail écrit doit être un commentaire de texte.

Etant donné la grande ampleur de l'ouvrage, vous devez choisir d'étudier l'une seulement des quatre conférences, que vous choisirez librement en fonction de vos intérêts personnels, et vous devez limiter votre travail à un commentaire critique et raisonné de cette conférence. Il est conseillé aux débutants de choisir la première conférence, Cosmologies: Perspectivism, et de se limiter à ce premier chapitre dans leur travail écrit.


Toujours remonter des spéculations théoriques à l'ethnographie qui en est la source

La thèse que soutient Viveiros de Castro est fondée sur

«de nombreuses références dans l'ethnographie amazonienne à une théorie indigène selon laquelle les humains perçoivent les animaux et autres subjectivités qui habitent le monde — dieux, esprits, morts, habitants d'autres niveaux cosmiques, phénomènes météorologiques, plantes, et même à l'occasion des objets et des artéfacts [effets artificiels] — diffère profondément de la façon dont ces êtres voient les humains et se voient eux-mêmes» (p.47).

Pesez chaque mot de cette définition du perspectivisme, dans l'original en anglais:

“The initial stimulus for the present reflections were the numerous references in Amazonian ethnography to an indigenous theory according to which, the way humans perceive animals and other subjectivities that inhabit the world—gods, spirits, the dead, inhabitants of other cosmic levels, meteorological phenomena, plants, occasionally even objects and artefacts — differs profoundly from the way in which these beings see humans and see themselves.”

Question à vous poser: Est-ce légitime d'invoquer «l'ethnographie amazonienne» au singulier? N'est-ce pas une nouvelle version du holisme qu'on critiquait dans l'anthropologie classique?

«Dans l'ethnographie amazonienne»: Cette expression appelle deux remarques. 1°) Il s'agit d'une théorie indigène recueillie par les ethnographes sur le terrain. 2°) C'est une façon de dire «Cbez les Amazoniens» en unifiant les diverses ethnographies recueillies en différents lieux, différentes langues, à différentes époques, dans une vision globale de la culture.

Il faut mesurer l'écart existant entre les «réflexions» de l'anthropologue et les paroles «indigènes» recueillies sur le terrain. Pour cela, vous devez entrer dans le détail technique de cette ethnographie en vous référant avec précision à des enquêtes de terrain, et en particulier aux enquêtes de Viveiros de Castro chez les Arawété. Ne restez pas dans les formulations abstraites. Par exemple, concrétisez la formule the way in which these beings see humans and see themselves en allant immédiatement aux exemples: “jaguars see blood as manioc beer, vultures see the maggots in rotting meat [les asticots dans la viande en putréfaction] as grilled fish”; et substituez au mot abstrait et obscur percepts (p.48) ce que ce mot désigne, à savoir «des façons de voir les choses».

Viveiros de Castro fixe lui-même les limites de validité de sa thèse:

“Generally speaking, I am at a quite unsafe remove from the ethnographic realities discussed here. My own fieldwork with the Araweté of Eastern Amazonia was certainly a crucial inspiration for the pages that follow, but these are based on the work of other ethnographers, sometimes on secondary sources already of an analytical and interpretive nature; more often than not, I shall be commenting on comments rather than on indigenous statements and narratives” (p.63).

Ce qui veut dire en français: «Je me suis dangereusement éloigné des réalités ethnographiques que je discute ici… Trop souvent mes commentaires porteront sur des commentaires plutôt que sur les énoncés et les récits indigènes (indigenous statements and narratives).» Cette abstraction dans l'interprétation par rapport aux réalités observées était sans doute inévitable, mais il vous appartient, dans votre travail écrit, de retrouver et de citer les énoncés et les récits indigènes auxquels Viveiros de Castro fait référence. Le livre clé pour retrouver l'ethnographie est Eduardo Viveiros de Castro, From the Enemy's Point of View. Humanity and Divinity in an Amazonian Society, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

(From the Enemy's, p.2) “The Araweté parsimony of social categories and institutions has as its counterpart a complex, highly developed cosmological discourse… The Araweté imaginary is manifested in speech and in song. Very little of what really matters is visible; the essential takes place on another stage… "all is Word."

Notez la méthode particulière de cette ethnographie: primauté de la parole et du chant sur les pratiques observées. Attention au contresens sur le mot discourse en anglais qui désigne les paroles des indigènes, dans les chants et les récits chantés. L'eschatologie et la cosmologie formulées par les Araweté n'étaient pas discursives, mais chantées:

(p.8) “Araweté mythology operates as a kind of implicit assemblage that serves as an underlying context to the daily proliferation of shamanic songs. People rarely told myths as discursive events separated from the flow of informal conversation, nor were they willing to recite artificially prompted versions to a tape recorder. Not out of any sort of shyness: they needed no urging whatsoever from me (quite the contrary) to sing and tape-record the musical repertoire of the group.”

Ne pas confondre les mots et les choses

La page 73 de Cosmological Perspectivism est particulièrement importante. Il est question de l'âme et du corps. La dualité entre les deux concepts d'âme et de corps, dit Viveiros de Castro, n'implique pas nécessairement un dualisme métaphysique. Vous devez soigneusement faire la part, dans les données ethnographiques, c'est-à-dire les énoncés et les récits indigènes, entre les mots et les choses.

(p.73) It is one thing to argue that Amerindians do not separate body and spirit the way "we" do, and quite another that they make no distinction whatever between body and spirit. To take the first argument (which is quite true) as entailing the second (which is patently false) is unfortunately a very common rhetorical practice nowadays. All the available ethnographic evidence indicates that the distinction between body and spirit (or analogue qualities and states) plays a central role in Amerindian cosmologies, and indeed in all shamanic cosmologies.

N'oubliez pas que le mot rhetorical en anglais, employé deux fois dans cette page, est péjoratif. Le glissement (slippage) suivant lequel la distinction conceptuelle entre âme et corps est prise pour preuve de l'existence d'une dualité entre deux choses, est une facilité rhétorique (rhetorical practice) creuse et fallacieuse. Les mots, quand ils sont pris pour les choses mêmes, entérinent le Grand Partage entre Eux et Nous. Nous repérons dans leurs énoncés que les Arawété et d'autres indiens d'Amazonie ne font pas comme nous (“not like here”) une distinction conceptuelle entre l'âme et le corps, et nous en concluons que ces mots n'existent pas dans leur langue (“not at all there”). C'est du fétichisme linguistique comme dit très justement Viveiros de Castro, car c'est confondre les mots et les choses. Sa démarche est au contraire «de prendre conscience que les mêmes signes [avec la même signification] peuvent désigner des choses entièrement différentes:

(p.73) It is better to follow here the lead of Amerindian perspectivism and be aware that the same signs may stand for entirely different things: the dictionary of the jaguar also contains the concept of "manioc beer," and it has the same signification as in a human dictionary (a tasty and nutritious liquid substance that makes you /74/ drunk)—but jaguars use it to refer to what we call "blood." Why not treat "body" and "soul" (and "nature," "culture," etc.) in like manner, in our analytical language?


Lectures complémentaires pour vous orienter

Recommandation bienveillante. — Limitez vos lectures complémentaires
aux trois références suivantes, qui suffisent amplement.

Pour retrouver l'ethnographie dans l'œuvre de l'auteur:

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Viveiros de Castro

Eduardo Viveiros de Castro, From the Enemy's Point of View. Humanity and Divinity in an Amazonian Society, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

Sur la pluralité des mondes et l'altérité:

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Descola

Philippe Descola, L'écologie des autres. L'anthropologie et la question de la nature, Conférences-débats organisées par le groupe Sciences en questions, Paris et Dijon, Inra, respectivement les 29 novembre 2007 et 31 janvier 2008, Versailles, Éditions Quæ, 2011.

Philippe Descola et Tim Ingold, Etre au monde. Quelle expérience commune? Débat présenté par Michel Lussault, Lyon, PUL, 2014.

Pour plus tard, littérature secondaire sur le tournant ontologique:

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Ethnographie et savoirs > Ontologie