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Appropriation du milieu naturel — 2

Objet du débat [ou de la problématique] —
Comment un groupe social dans ses pratiques, ses institutions et ses représentations s'adapte à l'écologie locale, s'approprie les ressources du milieu naturel (agriculture, élevage, foresterie) et insère les produits de son travail dans l'économie de marché.

27 novembre 2017
La séduction irrésistible des ressources naturelles

A partir d'une lecture critique de:

Michael R. Dove,
The Banana Tree at the Gate. A History of
Marginal Peoples and Global Markets in Borneo
,
New Haven, Yale University Press, 2011

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Dove (Michael)

Si vous prenez ce livre pour sujet de votre travail écrit, vous devez impérativement vous limiter à une partie précise du livre et choisir, suivant votre intérêt personnel pour ces questions, entre le dossier de la culture du poivre (chapitre 2) et le dossier de la culture des arbres à latex ou caoutchouc (rubber). Le dossier caoutchouc intéressera plutôt ceux d'entre vous qui sont concernés par l'économie de plantations dans l'anthropologie des pays tropicaux et veulent interpréter la polarité entre latex et riz (chapitre 6) et la complémentarité entre essartage et plantations (chapitre 7). Le dossier poivre (chapitre 2) intéressera plutôt ceux qui sont concernés par l'ethnohistoire du commerce des épices et la question des droits de propriété intellectuelle indigène sur les ressources végétales du terroir.

Sur deux questions de méthode, Michael Dove rejoint Eric Wolf: une articulation soigneuse entre le niveau local (ethnographie) et le niveau global (histoire économique et politique) dans l'analyse, et le souci de situer les réalités du présent dans leur contexte historique.

Le Bananier au portail du jardin: Une métaphore pour décrire la séduction irrésistible qu'exercent les ressources naturelles sur les entrepreneurs et les colonisateurs qui vont s'approprier les terres des petits paysans pour développer des plantations. Les fruits mûrs du bananier, au portail du jardin, sont à la portée des passants qui ne résistent pas à la tentation de les cueillir et donc de les voler.

Le titre est emprunté à une chronique royale malaise du 17e siècle, dans laquelle les rois sur leur lit de mort interdisaient la culture du poivre (Piper nigrum) destiné au marché colonial. C'est une métaphore…

(Banana Tree, p.70) … a metaphor that is used by Marhum Panambahan in his speech to the court two years before the bombardment by the Dutch, in which he recommends the relocation of the capital (ibid.: 463): "I propose that we move the capital to somewhere on the Mangapan river ... for it is like a banana tree in front of one's gate, too many people take an interest in it. Since this place lies near the sea it is an easy prey for an enemy. We had better move elsewhere. At that time none of the dipatis [governors] was willing to move because it would give too much trouble." Predictably of course, since the purpose of the Hikayat [la chronique citée] is in part to glorify the wisdom of Banjar's rulers, the capital does indeed prove to be like "a banana tree in front of one's gate," and it is the Dutch who "take an interest in it" because of its pepper. The relationship of pepper to the kingdom, therefore, is like that of the banana tree to the household. The Hikayat's injunctions against pepper cultivation thus represent a failed attempt to remove this ''banana tree in front of one's gate."

Michael Dove en avait proposé un premier commentaire dans un article de 1997 dont la lecture éclairera celle du livre publié quatorze ans plus tard:

The rulers say that pepper cultivation will lead to expensive food stuffs, malice [malveillance], government disorder [troubles de l'ordre public], pretensions [revendications] on the part of the subject peoples, and inevitably the destruction of the kingdom. The "fatal attraction" of pepper cultivation is likened, in an indigenous metaphor, to having a flourishing banana tree in front of one's gate. Analysis of historic as well as contemporary evidence f rom Borneo suggests that this is a remarkably astute analysis of the relations of production in pepper cultivation, especially in the transition from small-scale household cultivation to larger-scale production with state involvement. This analysis demonstrates the potential value of historic, indigenous texts for the study of economic plants, and it also shows the value of historical depth for understanding contemporary issues.

Michael R. Dove, The "Banana Tree at the Gate": Perceptions of Production of Piper nigrum (Piperaceae) in a
Seventeenth Century Malay State, Economic Botany, Vol.51, No.4 (Oct.–Dec., 1997), pp.347-361. Première version de l'analyse ayant abouti au grand livre de 2011.

Michael R. Dove est Margaret K. Musser Professor of Social Ecology et Director of the Tropical Resources Institute in the School of Forestry and Environmental Studies; Professor in the Department of Anthropology; et Curator of Anthropology in the Peabody Museum of Natural History; Yale University. Yale est historiquement l'un des hauts-lieux de l'anthropologie de l'environnement. Dove fut l'élève de deux grands maîtres, Harold C. Conklin et James C. Scott, dont il est le successeur.

Quatre concepts qui sont autant de clés de lecture
swiddens, smallholders, cash-crops, agency

Les Dayak Kantu, une tribu de montagnards que Dove étudie depuis 1974 au nord-ouest de Kalimantan (Indonésie), sur l'île de Bornéo, sont des essarteurs: ils pratiquent la swidden agriculture, l'agriculture en forêt sur abattis-brûlis. Les essarts, en anglais les swiddens, sont des clairières défrichées par abattis-brûlis. L'agriculture sur brûlis, jadis universellement répandue dans le monde, était souvent «itinérante», allant de défrichement en défrichement suivant a pioneering pattern (article de 1997, p.352), lorsque l'espace était suffisamment abondant pour que les champs ou les jardins ayant produit l'année précédente soient laissés en jachère ensuite pendant un temps plus ou moins long pour en régénérer la terre. Mais les Kantu vivent sur un territoire restreint. Contrairement aux Bugis venus des Célèbes s'installer dans l'est de Kalimantan qui pratiquent l'essartage itinérant (article 1997, ibidem), les Kantu sont sédentaires.

Ce sont des «petits exploitants» en forêt, des smallholders mais dans un sens particulier du mot que Dove précise au début du livre (p.4). Au sens ordinaire du mot, les smallholders sont des householders, des cultivateurs pratiquant une agriculture intensive, sur de petites fermes familiales dans des régions densément peuplées. Au contraire, les Dayak Kantu pratiquent une agriculture extensive, y compris des cultures sur abattis-brûlis (including swidden cultivation), dans des régions à faible densité de population. On croie souvent que les tribus d'essarteurs Kantu, isolées en forêt, échappent à l'économie de marché, mais Dove va magistralement démontrer dans ce livre que «leur implication dans les marchés», their involvement in markets, c'est-à-dire l'économie de marché, «fait partie intégrante de leur histoire et de leur identité», is an integral part of their history and identity (p.4).

La distinction opératoire en Indonésie, explique Dove (p.5), est celle que nous devons faire entre les petites exploitations (smallholdings) et les grosses qui sont «des plantations ou des grandes propriétés foncières», plantations or estates. Mais cette distinction en recoupe une autre qui joue un rôle crucial dans l'analyse que fait Michael Dove du destin économique des Kantu. C'est la distinction entre agriculture de subsistance et agriculture de rapport ou agriculture commerciale, cash-crops.

L'implication des petits paysans de Borneo dans l'agriculture commerciale, cash-crop agriculture, dont les produits sont destinés aux global markets est très ancienne; la mondialisation (globalization) est un processus millénaire. Dove disqualifie définitivement l'idée reçue selon laquelle les paysans indigènes indonésiens étaient confinés dans des communautés isolées dans les profondeurs de la forêt tropicale. Il montre au contraire que ces communautés paysannes indigènes étaient tellement compétitives dans leurs productions agricoles qu'elles devaient se défendre contre les élites politiques qui voulaient les déposséder de leurs terres.

Le fait historique capital pour les Dayak Kantu, qui cultivaient traditionnellement dans leurs essarts des variétés indigènes d'arbres à caoutchouc, c'est au début du 20e siècle le remplacement (décrit au chapitre 3) des arbres à latex indigènes par l'hévéa. Ce n'était pas seulement le remplacement d'un arbre indigène par une espèce exotique, mais le remplacement d'un mode d'exploitation par un autre (pp.92–94): la récolte dans les essarts (gathering) cédant la place à la plantation (planting) d'hévéas dans des clairières défrichées en forêt. Ce fait historique est la conséquence directe de la colonisation hollandaise qui avait ouvert aux Kantu pour commercialiser leur récolte de caoutchouc le marché international. Mais contrairement aux idées reçues, Dove démontre que l'exploitation de l'hévéa donnait aux Kantu le contrôle et la maîtrise de leur économie: Although tribal collectors could not control exploitation of native forest rubbers, tribal tappers could control exploitation of Hevea (p.94).

Après swiddens, smallholders et cash-crops, le quatrième concept clé dans ce livre est la notion d'agency. L'idée reçue sur la façon dont les Dayak Kantu ont accepté de remplacer les variétés indigènes d'arbres à caoutchouc par l'hévéa introduit par les hollandais est celle de «tribaux subissant les interventions extérieures sans aucun pouvoir d'agir de leur propre chef», tribesmen as the recipients of outside interventions, with no agency of their own (p.95). Dove démontre le contraire.

Agriculture de subsistance et agriculture de plantation

Dove part d'une distinction cruciale, dans la production agricole des petits paysans (smallholders), entre les produits destinés à la consommation locale (subsistance) et les produits destinés à être vendus au marché pour obtenir de l'argent liquide (cash-crop). Il part aussi d'une constatation capitale dans l'histoire locale sur la longue durée. C'est qu'avant l'émergence de l'agriculture de plantation telle que nous la connaissons aujourd'hui, dans les mains d'une caste dominante de planteurs disposant de capitaux investis dans une production à grande échelle, les petits paysans pratiquaient depuis des siècles une agriculture de rapport telle que la récolte de variétés locales de latex et d'autres produits commerciaux (résines, épices).

Les essarteurs Kantu (Kantu swiddeners), que Dove étudie depuis 1974, ont traditionnellement réussi à combiner l'essartage avec la culture de l'hévéa dans une économie duale. Ils peuvent saigner les hévéas (tap rubber) le matin, et travailler sur leurs essarts (swiddens) l'après-midi. Ils saignent les hévéas quand ils ont besoin de cash pour acheter des marchandises au marché, payer l'école des enfants, etc. L'alternative entre les deux systèmes économiques leur permet d'équilibrer leur budget.

Il y a donc une tradition locale ancienne de double agriculture et l''association entre cultures de rapport, principalement la récolte du latex et des épices, et l'agriculture itinérante sur abattis-brûlis (swidden agriculture), autrement dit l'essartage en forêt, est doublement bénéfique: 1°) Elle donne aux petits fermiers de Bornéo le pouvoir de s'intégrer à l'économie de marché globale; et 2°) elle leur permet d'éviter les aléas, l'insécurité quotidienne, la volatilité de la demande et la fluctuation des prix du caoutchouc par exemple.

Quand les prix des cash-crops — les clous de girofle, le poivre, puis le latex et plus récemment l'huile de palme — montent sur le marché global, les indigènes se concentrent sur ces produits de rapport, et quand les prix baissent, ils reviennent aux swidden crops, l'essartage et l'agriculture de subsistance — riz, ignames, taro, chili, stinky beans («haricots puants», l'arbre Petai dont on mange les fèves). Le latex peut être stocké pendant longtemps dans les arbres. Dans le passé, quand les Kantu cessaient de saigner les hévéas et décidaient de se concentrer sur l'agriculture de subsistance, ce n'étaient pas nécessairement les prix bas qui les poussaient à se retirer du marché du caoutchouc. Preuve en est que dans certains cas, au contraire, les petits paysans réagissaient à l'effondrement des prix (market busts) en augmentant la production de latex, parce qu'ils adaptaient toujours leur production au petit nombre de leurs besoins nécessitant du cash (satisfied by money). Ils disposaient donc d'un large éventail de possibilités d'adaptation aux fluctuations du marché.

On peut interpréter ce livre comme une analyse ethnohistorique très originale de la capacité des indigènes à agir pour s'adapter aux contraintes qu'ils subissent. La capacité d'agir, c'est l'agency, le contraire de la sujétion. Voir toutes les occurrences du mot agency dans l'index. C'est «la capacité d'agir socioculturellement construite», the socioculturally mediated capacity to act (p.18).


Lectures complémentaires

Rapport de synthèse très pédagogique

Michael R. Dove, Indigenous People and Environmental Politics, Annual Review of Anthropology, Vol.35 (2006), pp.191–208.

Textes préparatoires à Banana Tree

Michael R. Dove, Rubber and Swidden Agriculture in Borneo: A Sustainable Adaptation to the Ecology and Economy of the Tropical Forest, Economic Botany 47.2 (1993): 136–47. Première version du chapitre 6.

Michael R. Dove, Transition from Native Forest Rubbers to Hevea brasiliensis (Euphorbiaceae) among Tribal
Smallholders in Borneo, Economic Botany, 48.4 (1994): 382–396. Première version du chapitre 3.

Comptes rendus

Cristina Eghenter, Review of: The Banana Tree at the Gate. A History of Marginal Peoples and Global Markets in Borneo (The Agrarian Studies Series) by Michael Dove, Human Ecology, Vol.40, No.1 (February 2012), pp.165–166.

Hatib Abdul Kadir, Review of: The Banana Tree at the Gate: A History of Marginal Peoples and Global Markets in Borneo by Michael Dove, Indonesia, No.97, April 2014, pp.147–151. Excellent.

Mise en perspective dans une remarquable thèse française

Eric Penot, Stratégies paysannes et évolution des savoirs: l'hévéaculture agro-forestière indonésienne, Thèse de doctorat, Université de Montpellier I (Economie du développement agricole, agro-alimentaire et rural), Soutenue en Novembre 2001.