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Anthropologie, histoire et linguistique — 1

Objet du débat —
Les langues ne sont pas transparentes

15 janvier 2018
Ce que l'histoire apporte à l'anthropologie

Le débat sera présenté à partir d'une lecture critique de:

William Hanks, Converting Words.
Maya in the Age of the Cross
,
Berkeley, University of California Press, 2010

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues linguistes > Hanks (William)

William Hanks est professeur d'anthropologie linguistique à Berkeley. Proche de nous à Paris où il a été maintes fois invité, il a utilisé plusieurs concepts clés de Pierre Bourdieu (la théorie de la pratique, la théorie des champs) dans ses recherches sur les pratiques communicationnelles (voir Bourdieu dans l'index de Converting Words). Dans le livre présenté aujourd'hui, Hanks étudie la façon dont les missions catholiques au Yucatan, depuis la conquête espagnole jusqu'à la fin de la période coloniale, ont évangélisé les Maya. Hanks travaille à l'interface de l'anthropologie, de la linguistique et de l'histoire, sur un corpus de dictionnaires, de grammaires et de textes en langue maya yucatèque (Yucatec Maya Language). A l'interface de l'anthropologie religieuse, de l'anthropologie linguistique et de l'histoire coloniale sous la domination espagnole du Yucatan (1546–1821).

Pour entrer dans cet ouvrage complexe et très spécialisé, vous devez vous aider des deux textes plus courts et pédagogiques dans lesquels Hanks a résumé ses thèses et ses exemples:

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues linguistes > Hanks (William)

William F. Hanks, Pour qui parle la croix. La colonisation du langage chez les Mayas du Mexique, Conférence prononcée le 4 décembre 2007, Naterre, Société d'ethnologie (Conférence Eugène Fleischman, V), 2009.

William F. Hanks, Language in Christian Conversion, in Janice Boddy and Michael Lambek, Eds., A Companion to the Anthropology of Religion, Oxford, Wiley Blackwell, 2013, Chapitre 21, pp.387–406.

Je vous recommande aussi un compte rendu très éclairant:

Frauke Sachse, Review of Converting Words. Maya in the Age of the Cross. (The Anthropology of Christianity, 6) by William F. Hanks, Anthropos, Bd.106, H.2 (2011), pp.675–678.

Ce livre a pour thème le rôle du langage dans la conversion des Maya du Yucatan au christianisme. La thèse centrale est que la conversion des personnes impliquait aussi la conversion de leur langue et l'émergence d'une «translangue» née de l'interaction sociale et religieuse entre les missionnaires espagnols et la population indigène.


Objet du débat, l'opacité résiduelle dans la traduction

Une question épistémologique cruciale dans Converting Words porte sur les enjeux, les conditions de possibilité et les limites de validité de la traduction entre deux langues et deux cultures étrangères l'une à l'autre. Réaliser une traduction parfaitement exacte est très difficile sinon même impossible, parce que les langues ne sont pas transparentes. Autrement dit, [1] un voyageur qui ne parle pas la langue locale et qui a recours à un interprète ne peut jamais accéder à l'intégralité du contenu de la parole indigène dans son exactitude, et [2] un philologue, linguiste ou ethnologue qui traduit la parole indigène en une langue européenne, ou inversement, un missionnaire qui traduit la Bible dans une langue indigène, ne peut jamais réaliser une traduction parfaitement exacte. Le processus de traduction laisse toujours une dose plus ou moins épaisse d'opacité résiduelle.

Ce débat s'éclaire à partir d'une distinction cruciale — distinction fondatrice de l'anthropologie linguistique et de la sociolinguistique — entre la fonction référentielle et la fonction indexicale du langage. Ce débat prend toutes ses dimensions dans le contexte historique, social et culturel de la rencontre entre deux langues étrangères, à l'occasion d'une colonisation par exemple qui place l'une des deux langues en position dominante par rapport à l'autre.


Lectures complémentaires

Pour situer cette œuvre de Hanks dans le cadre d'ensemble de l'anthropologie religieuse, l'une des grandes sous-disciplines de l'anthropologie, n'hésitez pas à consulter un excellent ouvrage de référence dont la Part V est consacrée à la place des langues vernaculaires dans les pratiques de conversion religieuse, domaine spécialisé mais néanmoins central en anthropologie religieuse, dans la mesure où les missionnaires chrétiens dans les sociétés sans écriture ont été les principaux agents de la grammatisation des langues vernaculaires (c'est-à-dire de l'invention d'une écriture et de la publication de grammaires et de dictionnaires dans la langue indigène grammatisée).

Bibliothèque Tessitures:
> Religion > Anthropologie religieuse

Janice Boddy and Michael Lambek, Eds., A Companion to the Anthropology of Religion, Oxford, Wiley Blackwell (Blackwell Companions to Anthropology), 2013.

Pour aborder de front la problématique de la traduction en anthropologie, vous partirez du numéro thématique de HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), organisé par William Hanks et Carlo Severi.

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues linguistes > Hanks (William)

William F. Hanks and Carlo Severi, Translating worlds: The epistemological space of translation, HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), pp.1–16.

William F. Hanks, The space of translation, HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), pp.17–39.