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Conversion religieuse et colonisation du langage

15 janvier 2018

William Hanks, Converting Words.
Maya in the Age of the Cross
,
Berkeley, University of California Press, 2010

William F. Hanks, Pour qui parle la croix. La colonisation du langage chez les Mayas du Mexique, Conférence prononcée le 4 décembre 2007, Naterre, Société d'ethnologie, 2009.

Ce livre a pour thème le rôle du langage dans la conversion des Mayas du Yucatan au christianisme. La thèse centrale est que la conversion des personnes impliquait aussi la conversion de leur langue et l'émergence d'une nouvelle langue, «le maya réduit» (Maya reducido).

Le processus politique de reducción

Dans la première partie du livre, Hanks fixe le cadre spatial et historique dans laquelle se sont effectuées la conversion et l'institution d'une civilité chrétienne au Yucatan. La pacification militaire en 1547 de ce territoire maya, porteur d'une histoire de plus de mille ans, permit aux espagnols (arrivés en 1519) de s'approprier la langue indigène, le maya yucatèque, colonisant le langage pour en faire l'instrument d'une colonisation. Débute alors la conversion initiale des indigènes au christianisme, processus politique de reducción, mené principalement par les franciscains. La «réduction» désignait la réorganisation de la société indigène sur trois fronts: le territoire, les mœurs, le langage. La transformation du territoire en villages organisés en guardianias (des paroisses) rayonnant autour de cabeceras de guardiania ou villes chefs-lieux de paroisse (head parish towns). La réduction de la langue indigène à une «langue réduite» à des règles grammaticales et sémantiques européennes allait de pair avec la réduction des mœurs et de l'espace vécu aux règles de la civilité chrétienne.

La commensurabilité historiquement construite

La seconde partie, qui constitue l'essentiel et occupe la moitié du livre, décrit l'invention de la nouvelle langue utilisée pour la conversion. Le choix initial d'évangéliser les indigènes dans la langue indigène part d'un postulat que Hanks appelle interpretance (pp.160–161), postulat selon lequel il était possible de rendre les concepts européens et chrétiens dans la langue maya. Dans les faits, cependant, la commensurabilité (commensuration en anglais) entre l'espagnol et le maya est une construction de l'histoire et l'œuvre des pères franciscains. Car comment exprimer des vérités chrétiennes et des pratiques européennes dans une langue qui manquait du vocabulaire et des tournures de phrase nécessaires? Comment se fier à une langue qui exprimait l'idolâtrie et le mensonge? Il fallait réformer la langue pour la rendre commensurable avec un nouveau monde de référence, et pour cela changer les intentions, les croyances, les corps mêmes des indigènes.

Grammatisation et traductions

Abandon de l'écriture hiéroglyphique (associée à l'idolâtrie) au profit de l'écriture alphabétique (p.172). Compilation de dictionnaires espagnol-maya suivant le principe d'économie suivant (pp.161–162). Ceux qui produisaient les dictionnaires profitaient au maximum de la dérivation, de l'inflexion et de la composition grammaticales en maya pour exprimer les concepts européens, utilisant en revanche le moins de racines distinctes. C'est là l'économie, et son effet était un vocabulaire colonial où un nombre restreint de racines mayas était utilisé pour exprimer tout un univers de concepts chrétiens (et européens de manière plus générale). L'avantage pratique de l'économie est que les missionnaires apprenant le maya pouvaient se concentrer sur un faible noyau de vocabulaire générateur. L'avantage psychologique de l'économie est que ce langage de néologismes rendait visible pour les néophytes indigènes les rapports entre les concepts subrepticement proposés par la nouvelle religion.

La traduction des textes chrétiens dans cette nouvelle langue maya parachevait le processus. «Dans l'acte de traduire se trouvait la première conversion. Celle-ci consistait non pas en la conversion des Indiens en chrétiens, mais plutôt dans le processus inverse: [la conversion] de la chrétienté comme empire de sens, redécrite, reformulée et réarticulée en maya» (Pour qui parle la croix, p.9). La première conversion est celle qui va de l'espagnol et du latin au maya, et c'est une conversion des traducteurs chrétiens au maya.

(Converting Words, 117) The union of linguistic and doctrinal genres embodies the first conversion, when God and policia cristiana were made Maya. In this moment and those works, the friars' choices of translation and their claims to knowledge depended maximally upon their grasp of Maya practices and the help of their Maya-speaking assistants.

(Converting Words, 122) In the dictionaries the points of partial equivalence between Spanish and Maya were defined, and it is through those correspondences that the first conversion was induced, from Spanish and Latin into Maya.

(Converting Words, 156) This was the first conversion for the missionaries as well, from their European idioms into the world of Maya, a task as fraught [lourde et complexe] spiritually as it was semantically. For it is in the actual translanguage of intercultural commensuration that we must seek out the conceptual and behavioral transformations that defined reducción as a project. It should come as no surprise that this translanguage commingles church with town governance, belief with conversion, and dreams with signs.

Enfin, rendre commensurables l'espagnol et le maya reducido, c'était établir des liens indexicaux (indexical binding, p.163) entre les nouvelles expressions mayas et des objets typiques du monde chrétien, tels que le baptême, la confession, le Dieu trinitaire, la prière du suppliant individuel qui dit «je» à un dieu personnalisé auquel il dit «tu». Les traductions mayas étaient des expressions qui pouvaient en principe s'appliquer, en maya, à beaucoup d'autres référents, mais qui devaient être attachées rigidement aux objets typiques de l'orthodoxie chrétienne.

Les indigènes s'engouffrent dans la brèche

Dans la troisième et dernière partie du livre, Hanks montre comment le maya reducido, une fois formé puis répandu à l'extérieur du monastère dans les communautés indigènes, s'est renforcé et enraciné dans la littérature administrative, les actes notariaux et autres documents produits par les cabildos (town councils), pour enfin se faire connaître, à l'extérieur du domaine colonial, sous la forme d'écrits indigènes interdits pas la loi tels que les Livres de Chilam Balam, manuscrits mayas yucatèques en caractères latins. Leur nom vient de chilan, «prophète, devin», et balam, «jaguar». «Chilam Balam» désignerait un individu, prêtre, prophète, chamane, qui aurait annoncé la venue des espagnols.

Ces écrits traitent du calendrier maya, de prophéties et contiennent aussi des recettes médicinales. Les missionnaires, qui les pourchassent comme idolâtres, et la plupart des chercheurs mayanistes, les considèrent comme très anciens, extérieurs ou antérieurs au monde colonial, et en font une lecture «précolombienne». Mais assigner un sens précolombien à ces textes est pour Hanks un anachronisme et un contresens. Hanks y voit au contraire des écrits foncièrement coloniaux qui témoignent de la diffusion de la lengua reducida. Ils véhiculent, en effet, un savoir chrétien étendu et témoignent d'une appropriation du langage colonial, y compris du langage sacré des pratiques chrétiennes propagées au sein des missions. Les diverses versions des Livres de Chilam Balam renvoient peut-être à une source commune,

«mais cette source n'est pas extérieure au monde colonial; elle gît à l'intérieur même de celui-ci. Sous les variantes, l'invariant n'est pas le passé, mais bien le monde contemporain des objets de référence et des discours: les vérités inculquées, les sentiments d'affiiction, les croyances annoncées, la croix comme symbole transcendant, comme geste, comme forme matérielle. Grâce aux petites variations entre les passages apparentés, on établit la co-référence sur le plan indexical des usages locaux. Lire les livres de Chilam Balam, c'est aussi lire la sédimentation et l'appropriation du [maya reducido]. L'origine à laquelle il faut remonter est, à l'intérieur de la Colonie, le monde au sein duquel les livres étaient recopiés» (Pour qui parle la croix, p.33).

Les mayas de l'époque coloniale se sont forgé un monde à eux à partir de celui qu'ils subissaient. Attribuer la chrétienté à des prophètes précolombiens, comme ils l'ont fait, c'était s'approprier la religion régnante. Posséder les textes sacrés de cette nouvelle religion, surtout des versions en latin, c'était passer par-dessus les missionnaires pour avoir accès aux textes. C'était s'engouffrer dans la brèche.

(Converting Words, 364) While this might appear to indicate Maya vulnerability to Church "influence," it has the effect of appropriating the sacred texts and bypassing the priests. From the missionary perspective, this was a dangerous breach, because it was beyond their control…


Quel texte choisir
pour le commentaire composé

La première partie est introductive. Choisissez quelques pages dans les chapitres 4 à 8 (seconde partie), en vous concentrant sur l'analyse de quelques expressions ou passage en lingua reducida qui vous paraîtront significatifs d'un concept comme la commensurabilité ou d'une problématique comme celle des jeux de langage empruntée à Bourdieu (p.94). Ou choisissez quelques pages du chapitre 11 (troisième partie) vous permettant d'illustrer et commenter la thèse de l'auteur sur les indigènes qui finalement se sont engouffrés dans la brèche pour forger leur monde à eux dans la langue nouvelle.