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Modèles explicatifs en ethnomédecine
Les non-dits du Maya Explanatory Model

Séminaire du 28 novembre 2016

Elois Ann Berlin and Brent Berlin,
Medical Ethnobiology
of the Highland Maya of Chiapas, Mexico
,
Princeton, Princeton University Press, 1996

(89) We employ a modified version of the comprehensive research framework of the medical explanatory model developed by Arthur Kleinman.

Le concept d'explanatory models fut inventé par Arthur Kleinman en 1975 et popularisé dans l'ouvrage qui fit sa notoriété, Patients and Healers in the Context of Culture, Berkeley: University of California Press, 1980.

Je pars de la distinction entre le point de vue etic d'un outsider et le point de vue emic d'un membre de la culture étudiée. Les néologismes que sont dans le jargon des sciences sociales les adjectifs emic et etic furent inventés par Kenneth L. Pike (1912–2000) en 1954 sur le modèle de la distinction phonémique–phonétique en linguistique. Etic (adj.) s'applique à des «traits de comportement (behavioral characteristics) considérés indépendamment de leur signification structurale». Emic (adj.) s'applique à des «traits significatifs de la structure d'une langue ou d'un système de comportement (behavioral system)». Comme toutes les disciplines dont le nom commence par le préfixe ethno–, l'ethnomédecine et l'ethnobiologie médicale adoptent la perspective emic d'un membre de la culture étudiée, avec deux objectifs à atteindre. L'objectif à court terme, pour les ONG intervenant dans le domaine sanitaire (health care delivery), est de traduire les savoirs locaux dans le langage de la médecine globale. L'objectif à plus long terme est de recueillir et interpréter les théories et les savoirs indigènes à partir de l'ethnographie dans une société, une langue et une culture particulières.

Modèles explicatifs

Le cadre de recherche adopté depuis le début des années 1980 par plusieurs générations de chercheurs est celui des Explanatory Models inventé par Kleinman, en partant du principe que dans une société donnée les gens forgent des modèles explicatifs des maladies en combinant leur idiosyncrasie et leurs expériences personnelles de la maladie avec les croyances répandues dans leur société, integrating idiosyncratic thoughts and circumstances with the popular illness ideologies of their culture. L'équipe d'enquêteurs rassemblée par les Berlin a procédé par entretiens sur la base de questionnaires visant à mettre en évidence les Modèles Explicatifs Maya des problèmes de santé reconnus comme tels par les personnes interviewées dans diverses municipalités Tzeltal et Tzotzil.

(71) The Explanatory Models questionnaires consisted of a series of questions on the following variables: (1) cause, (2) onset, (3) signs, (4) symptoms, (5) complications, (6) prognosis, (7) seasonality of occurrence, (8) special groups affected, (9) treatment, and ( 10) curing resources.

(78) Maya Explanatory Model

A brief summary of the Maya Explanatory Model of the health problem is documented in detail within a standard format that includes: ( 1) attributed etiology; (2) typical onset, whether acute, rapid, or gradual in development, and preliminary signs and symptoms; (3) course or clinical evolution of the condition with detailed, sometimes vivid, descriptions of associated signs and symptoms; (4) prognosis, or predicted outcome, including cases involving absence or failure of treatment. This is followed by a discussion of biomedical correspondences for the ethnomedical syndrome.

The Maya Explanatory Model then continues with treatment resources and strategies, including (5) healing strategies, presenting data on health-care providers, whether traditional or biomedically trained, and treatment types, such as herbal remedies, personalistic ritual, and patent medicines. A detailed discussion of the medical ethnobotany and ethnopharmacology of all species used to treat particular diseases follows the descriptions of each of the major classes of gastrointestinal conditions. Finally, (6) dietary and behavioral recommendations and prohibitions are presented.

En mettant en question la validité de ce concept et de cette méthode d'enquête, il s'agit de poursuivre, dans un domaine spécialisé (à l'interface de la médecine) mais stratégique pour l'avenir de l'anthropologie, la présentation entreprise dans le séminaire précédent du grand débat entre Universalistes et Constructionnistes.

L'absence capitale de la distinction disease–illness

Dans le paradigme dominant dans l'anthropologie médicale américaine à ses débuts (années 70–80), le concept de modèles explicatifs de la maladie était systématiquement combiné avec une dichotomie entre deux approches, celle des patients suffering illnesses et celle des médecins diagnosing and treating diseases. La dichotomie disease–illness est fondatrice dans cette sous-discipline de l'anthropologie qui combattait le «pouvoir médical» et voulait donner la parole aux patients.

Illnesses are experiences of discontinuities in states of being and perceived role performances. Diseases, in the scientific paradigm of modern medicine, are abnormalities in the function and/or structure of body organs and systems. Leon Eisenberg, Disease and illness. Distinctions Between Professional and Popular Ideas of Sickness, Culture, Medicine and Psychiatry 1 (1977): 9–23.

Les patients expliquent ce dont ils souffrent (illnesses) à partir de leur expérience vécue, des ruptures dans leur état de santé et du rôle qu'ils jouent comme malades vis-à-vis de leur entourage. Les médecins diagnostiquent les maladies (diseases) comme ci-dessus par leurs causes, leurs symptômes, etc. On distingue donc deux types de modèles explicatifs, celui des patients qu'ils construisent à partir de l'expérience vécue et celui des soignants qui est fondé sur les universaux de la science médicale. Or cette distinction est absente chez Berlin.

La grille conceptuelle ci-dessus, empruntée à la médecine occidentale, suppose que les représentations indigènes peuvent être subsumées sous les universaux de la science globale, tels qu'ils sont nommés dans les langues européennes. Certes, les entretiens furent menés dans l'une ou l'autre des deux langues locales, le Tzeltal et le Tzotzil, et de très nombreuses réponses aux questions posées par les enquêteurs sont publiées en version originale. Mais elles ne consistent qu'en phrases courtes ou fragmentaires qui nous enseignent, dans l'ordre d'importance croissante pour la constitution des savoirs locaux: 1° comment se nomment les plantes médicinales et autres realia (par exemple les types de vers qui parasitent l'intestin), les maladies et les protagonistes des actes médicaux; 2° les symptômes de chaque maladie; 3° les plantes médicinales utilisées pour les traiter; et 4° de brèves indications sur le cours des maladies, leurs caractéristiques humorales (le froid et le chaud) et les vertus médicinales attribuées aux différentes plantes. Ces éléments permettent de reconstruire en langue anglaise le modèle explicatif indigène des maladies et de leur thérapeutique.

Un exemple, le modèle explicatif local des ascaridioses

Confrontez le résumé du modèle explicatif:

(402) Lukum 'regular worm' [Ascaris lumbricoides] is the prototypical intestinal worm. Infections with this parasite are ubiquitous, especially in children. Foods, especially unclean foods and beverages, are seen as the primary source of worm infections. Onset is said to be slow. Infection is recognized by the presence of worms in the stool. Regular worms are said to cause abdominal pain, sometimes accompanied by diarrhea. Occasionally vomiting may occur. Concomitant signs and symptoms reported in the Ethnoepidemiology Surveys include abdominal distension, abdominal pain, cough, and diarrhea. Prolonged infection can cause weakness and debilitation, and severe cases may lead to death. The treatment of preference is Chenopodium ambrosioides, which may be administered either by healers or nonspecialists.

avec le résumé des correspondances ethnomédicales-biomédicales:

(408) Ascaris lumbricoides is common to the humid tropics, especially in areas such as the highland Maya communities where water and public health sanitation measures are frequently limited. The relative coolness and high humidity that exist in these highland locales are ecologically ideal for the survival and propagation of Ascaris. The symptomatology reported in conjunction with the presence of worms in the stool fits the characteristic picture from a biomedical perspective. The eggs are orally ingested and mature in the duodenum; the larvae migrate through the intestinal walls into cardiovascular or lymphatic circulation and are carried into the lungs, from where they migrate up the esophagus and are again swallowed and pass into the small intestine… /409/ In summary, there is no significant divergence between the biomedical model for Ascaris infection and the Maya ethnomedical model.

Une décoction de racines de Chenopodium ambrosioides (détails et variantes, pp.413ss.) est le principal traitement des ascaridioses. Une douzaine de pages sont ainsi consacrées 1°) aux réponses recueillies par questionnaire à partir desquelles les anthropologues ont construit le modèle explicatif indigène; 2°) à la comparaison avec les connaissances biomédicales sur les ascaridioses; et 3°) à l'ethno-botanique et l'ethno-pharmacologie de Chenopodium ambrosioides.

Elois Ann et Brent Berlin, universalistes sans le dire

Tout au long de son histoire depuis sa naissance dans les années 1970 l'anthropologie médicale (dont les gros bataillons sont nord-américains) fut sans cesse à la pointe du combat contre les universaux de la science occidentale, et politiquement engagée en faveur du multiculturalisme et de la relativité des cultures. Se situant clairement dans l'autre camp mais sans polémique inutile ni aucune trace d'aggressivité, Elois Ann et Brent Berlin sont en rupture radicale avec ce relativisme et ce constructivisme, qui caractérisent encore aujourd'hui l'anthropologie médicale dominante, tout en œuvrant explicitement pour la réappropriation de leur patrimoine intellectuel (les savoirs traditionnels) par les acteurs locaux.

Voilà donc l'exemple d'une Controverse majeure entre universalistes et constructivistes, à la frontière entre l'anthropologie et les sciences médicales, qu'il est difficile de repérer et de décrypter parce que les protagonistes ne s'affrontent pas ouvertement mais s'ignorent les uns les autres.