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Autour de Métaphysiques cannibales

Séminaire du 7 novembre 2016

Je suis bien conscient que les douze livres pris pour base des séminaires Controverses sont très épais et très difficiles à lire. Soyons réalistes. Dans votre travail écrit, vous ne devrez pas survoler les textes mais focaliser votre lecture sur quelques pages précises de ces textes et analyser le détail et la logique de ces pages (adopter le style des explications de texte).

Dans Métaphysiques cannibales, livre trop polémique, distribuant à toute une ribambelle d’auteurs des éloges ou des blâmes (chose que vous ne devez pas faire), et extrêmement dense et touffu, j’ai choisi deux ensembles de quelques pages, dont le premier vous indiquera le point de départ ethnographique de la réflexion qui conduisit Viveiros de Castro à une révolution du regard (se voir par les yeux d’autrui), et dont le second formule de façon synthétique la thèse du perspectivisme.

Je réserve pour la seconde partie de mon exposé les pages 19‑24 qui présentent le Perspectivisme comme une conception indigène recueillie par les ethnologues en Amérique du sud et suscitant en retour un déplacement de perspective fondateur d’une nouvelle anthropologie qui nous renvoie de nous-mêmes une image où nous ne nous reconnaissons pas.

J’étudierai d’abord les pages 109‑120, Chapitre 8 (Métaphysique de la prédation), qui résument des observations ethnographiques et leur interprétation déjà publiées dans From the Enemy’s Point of View (édition originale 1986, trad. anglaise 1992): une recherche faite auprès des Araweté, un peuple de langue tupi d'Amazonie orientale. Votre objectif doit être d’apprendre à analyser la façon dont un anthropologue interprète l’ethnographie qu’il a lui-même recueillie.

Préambule historique

Un tournant est pris en anthropologie dans la seconde moitié des années 1990, si l’on se base sur les dates de publication des textes d’anthropologues qui en ont formulé les arguments, et spécialement les anthropologues travaillant en Amazonie et en Mélanésie. Mais les concepts clés et le renversement du rapport entre Je et Autrui (l’anti-Narcisse) sont en place dès 1986 dans le livre majeur de Viveiros de Castro, From the Enemy’s Point of View.

Dans From the Enemy’s Point of View

Perspectivisme 254

Ontological 14, 29, 77, 86, 193, 213, 215, 227, 270
Ontological predation 278, 300, 303 (What is incorporated [dans le cannibalisme] is the ontological position of "Enemy."

Anti-Narcissus = Chapter 10

Le tournant ontologique en anthropologie a des précurseurs reconnus et en particulier Godfrey Lienhardt, Divinity and experience: The Religion of the Dinka. Oxford: Clarendon, 1961. Cité dans From the Enemy's, 343 et dans Métaph. Cannibales, 22 et 167.

Un autre précurseur est le sociologue Alfred Schütz. En contrepoint des études amazoniennes et mélanésiennes, qui fixent un cadre historique et géographique limité (quoi qu’on en dise) à l’anthropologie du tournant ontologique, vous pourriez lire:

Alfred Schutz, Don Quixote and the problem of reality [1953], repr. in Alfred Schutz, Collected Papers, II: Studies in Social Theory, The Hague, Martinus Nijhoff, 1964, pp.135–158. Traduction française par Thierry Blin dans A. Schütz, Essais sur le monde ordinaire, Paris, Le Félin, 2007.

(Texte anglais dans la Bibliothèque Tessitures: Sociologues > Schutz)

Pages 109–120: Proie et prédateur chez les Araweté

Nous sommes donc chez les Araweté, un peuple de langue tupi d'Amazonie orientale. Pour interpréter l’ethnographie araweté, Viveiros de Castro part non pas des pratiques mais de ce que les Araweté disent du sort ultime des vivants après la mort, leur «discours eschatologique».

(110) La cosmologie des Araweté réserve une place d'honneur au cannibalisme posthume: les divinités célestes (les Maï) dévorent les âmes des morts arrivées au ciel, comme prélude à la métamorphose de ces derniers en êtres immortels, semblables à ceux qui les dévorent.

C'est la toute première phrase de From an Enemy, p. 1:

1. The Cannibal Gods
The Araweté say that the souls of the dead, once they have arrived in the heavens, are devoured by the Maï, the gods, who then resuscitate them from the bones; they then become like the gods, immortal. This assertion, which draws together central cosmological themes of Araweté culture and encapsulates its concept of the person, is what the present book will attempt to understand. For the Araweté, the person is inherently in transition; human destiny is a process of "Other-becoming."

(2) The Araweté parsimony of social categories and institutions has as its counterpart a complex, highly developed cosmological discourse… The Araweté imaginary is manifested in speech and in song. Very little of what really matters is visible; the essential takes place on another stage… "all is Word."

Noter la méthode: primauté de la parole et du chant sur les pratiques observées

Attention au contresens sur le mot discours. L'eschatologie et la cosmologie formulées par les Araweté n'étaient pas discursives, mais chantées:

(8) Araweté mythology operates as a kind of implicit assemblage that serves as an underlying context to the daily proliferation of shamanic songs. People rarely told myths as discursive events separated from the flow of informal conversation, nor were they willing to recite artificially prompted versions to a tape recorder. Not out of any sort of shyness: they needed no urging whatsoever from me (quite the contrary) to sing and tape-record the musical repertoire of the group. The songs of the shamans, living or dead, far from being "sacred," are popular successes, and war songs are often used as lullabies.

Noter comment la thèse clé du perspectivisme est venue en écoutant des chants

(113) Cette idée m'est venue en écoutant les chants de guerre araweté, dans lesquels le guerrier, à travers un jeu déictique et anaphorique complexe, parle de soi-même du point de vue de l'ennemi mort: la victime, qui est le sujet (dans les deux sens) du chant, parle des Araweté qu'il a tués, et parle de son meurtrier — qui est celui qui «parle», c'est-à-dire, celui qui chante les paroles de l'ennemi mort — comme d'un ennemi cannibale (bien que chez les Araweté on ne mange que des mots). À travers son ennemi, le meurtrier araweté se voit ou se pose comme ennemi, «en tant qu'ennemi». Il s'appréhende comme sujet à partir du moment où il se voit soi-même à travers le regard de sa /114/ victime, ou plutôt, où il prononce sa singularité à lui par la voix de celle-ci. Perspectivisme.

La danse et le chant de guerre sont décrits dans From the Enemy's Point of View, pp.107 et suiv. Une masse compacte d'hommes dansent en rangs formant des cercles concentriques dans le sens contraire aux aiguilles d'une montre. Le chanteur est au milieu du cercle, et derrière lui le maître de chant, un vieil homme qui choisit les thèmes à chanter et corrige quand il le juge nécessaire les paroles et le rythme. Le prototype du chanteur est un guerrier qui a tué un ennemi. Ce meurtrier-chanteur est autre chose qu'un sujet incarnant la collectivité: (140) he has an essential affinity (in both senses) with his dead enemy, c'est son ennemi qui chante par la bouche du meurtrier chanteur. Les chants, la musique sont une essence vitale qui se transmet par delà la mort. L'ennemi, dont le chant est chanté par son meurtrier, est celui qui apporte aux vivants la musique:

(240) But the typical metaphor for an enemy in general is maraka ni, "what will be music." Seen from his good side — his dead side — the enemy is the one who brings music. Dance songs are awi maraka, songs of the enemy, sung by the killer.

Quel est ici le double sens du mot affinité? — 1° Son ennemi est pour le meurtrier un autre lui-même. — 2° Viveiros de Castro emprunte aux études de parenté le sens technique du mot affinité qui désigne l'alliance de mariage et la thèse selon laquelle une ligne de filiation donnée pour se perpétuer dépend de ses alliances de mariage. L'affinité, en tant qu'elle est constitutive de la parenté, c'est le fait de dépendre des autres. (From the Enemy's, 294) affinity — dependency on others. Le meurtrier est idéalement un affin de son ennemi mort, en Amazonie où la guerre est le moyen de capturer des femmes à épouser qui sont les sœurs des ennemis, autrement dit de capturer (en les tuant au combat) des beaux-frères.

Le meurtrier-chanteur, comme dans d'autres cérémonies les chamanes, à la fois est vivant et fait venir dans son chant le mort. (From the Enemy's, 249) His efficacy depends on his being alive and bringing the dead, On the other hand, the killer represents no one, but incarnates the enemy with whom he is /250/ confounded; he is the place of a complex metamorphosis that only benefits himself. Cette métamorphose ne s'effectue qu'après la mort et par la réincarnation qui transformera son ennemi en lui-même.

Le Perspectivisme

Des pages 19‑24 qui présentent le Perspectivisme comme une conception indigène recueillie par les ethnologues en Amérique du sud, faisons brièvement ressortir les thèses les plus importantes.

[1] Perspectivisme.

Comme divers ethnologues l'avaient déjà remarqué, mais presque toujours en passant, de nombreux peuples du Nouveau Monde (vraisemblablement tous) partagent une conception selon /20/ laquelle le monde est composé d'une multiplicité de points de vue: tous les existants sont des centres d'intentionnalité, qui appréhendent les autres existants selon leurs caractéristiques et puissances respectives.

[2] Le Perspectivisme est radicalement contraire au Relativisme [des cultures].

Les présupposés et les conséquences de cette idée sont irréductibles au concept courant de relativisme qu'ils semblent, à première vue, évoquer. Ils se disposent, à vrai dire, sur un plan orthogonal à l'opposition entre relativisme et universalisme.

[3] La distinction Nature/Culture explose, totalement disqualifiée.

Une telle résistance du perspectivisme amérindien aux termes de nos débats épistémologiques met en doute la transportabilité des partitions ontologiques qui les alimentent. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés nombre d'anthropologues (quoique pour des raisons différentes) lorsqu'ils font valoir que la distinction entre Nature et Culture —article premier de la Constitution de la discipline, où elle fait acte d'allégeance à la vieille matrice métaphysique occidentale — ne peut être utilisée pour décrire certaines dimensions ou domaines internes des cosmologies non occidentales sans faire d'abord l'objet d'une critique ethnologique rigoureuse.

[4] Suit une attaque frontale du Culturalisme, dominant en anthropologie jusque dans les années 1990.

Dans le cas présent, une telle critique imposait la redistribution des prédicats rangés dans les deux séries paradigmatiques de la «Nature» et de la «Culture» : universel et particulier, objectif et subjectif, physique et moral, fait et valeur, donné et institué, nécessité et spontanéité, immanence et transcendance, corps et esprit, animalité et humanité, etc. Cette nouvelle donne des cartes conceptuelles nous a conduits à suggérer l'emploi de l'expression «multinaturalisme» pour désigner un des traits distinctifs de la pensée amérindienne par rapport aux cosmologies «multiculturalistes» modernes: alors que ces dernières s'appuient sur l'implication mutuelle entre l'unicité de la nature et la multiplicité des cultures — la première étant garantie par l'universalité objective des corps et de la substance, la seconde étant engendrée par la particularité subjective des esprits et des signifiés —, la conception amérindienne supposerait au contraire une unité de l'esprit et une diversité des corps. La «culture» ou le sujet représenterait la forme de l'universel, la «nature» ou l'objet, la forme du particulier.

[5] Les non-humains sont pourvus d'âme

/21/ L'ethnographie de l'Amérique indigène est peuplée de ces références à une théorie cosmopolitique qui décrit un univers habité par divers types d'actants ou d'agents subjectifs, humains et non humains — les dieux, les animaux, les morts, les plantes, les phénomènes météorologiques, très souvent les objets et les artefacts aussi —, tous munis d'un même ensemble général de dispositions perceptives, appétitives et cognitives, autrement dit, d'une «âme» semblable. Cette ressemblance inclut un même mode, pour ainsi dire performatif, d'aperception: les animaux et les autres non-humains pourvus d’âme «se voient comme des personnes» et donc, ils «sont des personnes», c'est-à-dire : des objets intentionnels ou à deux faces (visible et invisible), constitués par des relations sociales et existant sous le double mode pronominal du réflexif et du réciproque, c'est-à-dire du collectif. Ce que ces personnes voient, cependant — et donc ce qu'elles sont en tant que personnes —, constitue précisément le problème philosophique posé par et pour la pensée indigène.

[6] La matrice du perspectivisme est la relation entre le prédateur et sa proie.

(21) Les animaux prédateurs et les esprits, pour leur part, voient les humains comme des proies, alors que les proies voient les humains comme des esprits ou comme des prédateurs.
(22) La métaphysique amazonienne de la prédation est un contexte pragmatique et théorique hautement favorable au perspectivisme.

[7] Toute chose est potentiellement une personne.

(22) Car, si tous les existants ne sont pas forcément des personnes de facto, le point fondamental est que rien n'empêche (de jure) que toute espèce ou mode d'être le soit. Il ne s'agit pas, en somme, d'un problème de taxinomie, de classification, d'«ethno-science». Tous les animaux et autres composantes du cosmos sont intensivement des personnes, virtuellement des personnes, car n'importe lequel d'entre eux peut se révéler être (se transformer en) une personne. Il ne s'agit pas d'une simple possibilité logique, mais d'une potentialité ontologique.

(23) La possibilité selon laquelle un être jusque-là insignifiant se révèle (au rêveur, au malade, au chamane) comme un agent prosopomorphique capable d'affecter les affaires humaines est toujours ouverte; pour ce qui est de la personnitude des êtres, l'expérience «personnelle» est, justement, plus décisive que n'importe quel dogme cosmologique.

Prosopomorphique = Ayant la forme d’un personnage (prosopon), d’une personne
Prosopopée = Personnification (d’une abstraction)

De l'ethnographie à la formulation de thèses théoriques

Les observations ethnographiques faites en Amazonie ont suscité en retour, dans le travail théorique des anthropologues, un déplacement de perspective, un déplacement fondateur d'une nouvelle anthropologie, qui (Viveiros de Castro cite un philosophe, p.5) «nous renvoie de nous-mêmes une image où nous ne nous reconnaissons pas». Eradication du narcissisme spontané des anthropologues et de leurs lecteurs.