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Le tournant ontologique – 2

14 novembre 2016
Comment pensent les arbres de la forêt

Le second séminaire sera consacré à une lecture critique approfondie de:

Eduardo Kohn, How Forests Think.
Toward an Anthropology beyond the Human
,
Berkeley, University of California Press, 2013

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Kohn (Eduardo)


Lectures complémentaires

Même dossier dans la Bibliothèque Tessitures

Un très intéressant Book Symposium sur ce livre qui a fait date est paru en 2014 dans Hau: Journal of Ethnographic Theory.

César Enrique Giraldo Herrera and Gisli Palsson, The forest and the trees, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 237–243.

Anand Pandian, Thinking like a mountain, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 245–252.

Marisol de la Cadena, Runa Human but not only, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 253–259.

Philippe Descola, All too human (still). A comment on Eduardo Kohn's 'How forests think', Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 267–273.

Eduardo Kohn, [Response,] Further thoughts on sylvan thinking, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 275–288.


«Les» arbres et «la» forêt

La critique que Herrera et Palsson adressent à Kohn dans Hau est injuste et repose sur un contresens. Ils lui reprochent de ne pas étudier les arbres de la forêt ni les espèces végétales dans leurs particularités et leurs interactions:

The living matrix of Amazonia, with its rich symbolic forest, disappears from sight. Also, equally troubling, despite recognizing the forest of selves, Kohn misses the complexity of individual trees, reducing them to single thoughts or signs. Incidentally, despite the centrality of the forest in Kohn's account, trees are only mentioned tangentially in his book (2013: 81, 124–25, 160–62); and their relations with other selves are largely relegated to the category of nonliving forms.

Comme contre-exemple, ils font référence à un ouvrage collectif dirigé par Laura Riva, The social life of trees: Anthropological perspectives on tree symbolism, Oxford: Berg, 1998, qui (je les cite) “addresses trees as persons endowed with human qualities”.

C'est un contresens sur le projet de Kohn, qui ne développe pas une sociologie mais une ontologie. Son objet d'étude n'est pas la vie sociale des arbres ni la vie sociale des non-humains en général, qu'il calquerait sur les sociétés humaines. Les arbres dans leur diversité sont bien présents dans ce livre, mais collectivement et non pas individuellement, les espèces végétales définies comme autant de formes vivantes, subjectives et pensantes. Les arbres sont des sujets pensants, et cette pensée vivante (the living thought, chapitre 2) ne se produit pas individuellement mais collectivement. C'est une pensée distribuée sur l'ensemble des générations successives d'une même espèce vivante. Phrase clé, p.78 :

Such thinking [la pensée des arbres de la forêt] need not happen in the time scale we chauvinistically call real time. It need not happen, that is, within the life of a single skin-bound organism [un arbre individuel]. Biological lineages also think. They too, over the generations, can grow to learn by experience about the world around them.

Etres vivants et êtres non-humains

Descola adresse à Kohn dans Hau une critique d'une tout autre pertinence. Kohn, dit-il, définit la vie de façon paradoxalement trop extensive, et de ce fait il limite beaucoup le champ d'expansion d'une Anthropology beyond the Human. Beaucoup de choses et de processus, pour Kohn, sont vivants, non pas parce qu'ils évoluent (not because they are in flux) mais parce qu'ils “produisent quelque chose” dans le monde (but because they eventually ‘do things’ in the world), manifestant ainsi une intention. Kohn trace donc une ligne de démarcation entre les non-humains qui sont vivants et qui pensent et ceux qui ne sont pas vivants parce qu'ils ne pensent pas et ne produisent rien. How Forests Think, p.100: “life thinks, stones don't.” Mais, objecte Descola, les pierres sur lesquelles je bute et j'achoppe produisent quelque chose dans le monde, comme c'est le cas d'une image de la Vierge, de la radioactivité, d'un cadran solaire, et bien d'autres objets dépourvus de vie et de pensée:

Conflating, as Kohn does, agency, thought, and semiosis thus leaves a great many nonhumans unaccounted for and expelled beyond the limits of an anthropology-beyond-the-human— which perhaps should better be rechristened then as a "biosemiology." This is unfortunate.

Kohn expulse donc de la forêt, c'est-à-dire de la scène ontologique qu'il étudie, une partie des acteurs non-humains qui la peuplent, et cette exclusion appauvrit la vie des autres.