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Substances vitales et codes sociaux

23 janvier 2017

Ronald B. Inden and Ralph W. Nicholas,
Kinship in Bengali Culture,
Chicago, University of Chicago Press, 1977

Nous sommes en 1976–1977. Trois nouveaux paradigmes s'imposent, ces annés-là, dans les études de parenté:

— le culturalisme américain (David Schneider),
— le jeu des stratégies matrimoniales (Pierre Bourdieu),
— les indianistes précurseurs du tournant ontologique.

David Schneider en 1968 dans American Kinship a introduit la polarité entre substances corporelles (le sang) et codes sociaux (l'amour), qu'il juge centrale dans l'idéologie américaine.

Pierre Bourdieu en 1972 dans l'une de ses études kabyles a introduit la distinction refondatrice entre la parenté comme représentation (les arbres généalogiques) et la parenté comme volonté (les stratégies matrimoniales).

Dans ce contexte, voilà que sont publiés coup sur coup en 1976–1977 une illustration collective de l'«ethnosociologie» dirigée par McKim Marriott [collègue de Schneider à Chicago], India Through Hindu Categories (New Delhi, Sage, 1976), et le petit livre de Inden et Nicholas sur la parenté bengalie (1977) qui appartient à la même école de pensée à l'Université de Chicago. Ils reprennent à Schneider la polarité entre substances vitales et codes sociaux, mais en la modifiant sur un point crucial, et ce sera une avancée décisive dans les études de parenté, dont je n'ai pris conscience que trente ans plus tard à la lumière du tournant ontologique en anthropologie. Alors que, pour Schneider analysant l'idéologie américaine, les substances vitales servant de véhicules de transmission des codes sociaux étaient exclusivement corporelles, les indianistes analysant l'idéologie hindoue de la parenté montraient que les substances non corporelles comme la terre, les aliments ou le son, c'est-à-dire des substances appartenant au monde environnant et non pas à la physiologie du corps humain, étaient tout aussi vivantes que les substances corporelles stricto sensu, et qu'elles véhiculaient elles aussi des codes sociaux dont le partage crée des liens de parenté.

Un fil d'Ariane dans la lecture de Inden et Nicholas
Les aliments, substances qui transmettent ou créent des liens de parenté

Tous les mots indiens mentionnés entre parenthèses figurent dans la monographie de Inden et Nicholas et sont donc bengalis. Mais le bengali est une langue fortement sanskritisée, et les mots bengalis que j'ai retenus dans le résumé et les citations ci-dessous, à l'exception du bengali ghībhaṭ [riz festif avec du ghee], sont aussi des mots sanskrits.

pakva 1° «cuit» au sens ordinaire || 2° «spécialement cuit» pour des échanges cérémoniels

anna 1° «le riz» || 2° «la nourriture»

pakvānna «riz [de fête] spécialement cuit»

parivāra «les dépendants» du maître ou chef de famille; le groupe des dépendants

kuṭumba affines, «les parents par alliance»

Toute bonne nourriture en Inde est «cuite» (pakva au sens premier du mot). Mais la «nourriture partagée» (ekānna), le partage au quotidien de la nourriture cuite ordinaire (anna) cimente les liens de parenté au sein de la maison, tandis que la nourriture cuite spéciale (pakvānna) sert aux échanges avec les parents par alliance.

(18) Of all symbolic activities, the sharing of food (ekānna) most clearly and concretely expresses and sustains the shared body relationships of the persons of the same parivāra. Bengalis speak of the unity and solidarity of a family by saying that the persons of that family "eat from a single pot". A sharp contrast is drawn in Bengali culture between ordinary cooked food (anna), on the one hand, and a variety of special foods [riz de fête, préparations avec du ghee et du lait] on the other. Ordinary cooked food — boiled rice, lentils, vegetables — is felt to provide for full nourishment of a person's body for one day. Persons of a family who live together and eat ordinary food on a daily basis are thus thought to obtain full and proper nourishment, enabling them to carry out their daily activities. Special cooked food, which is "richer" and lasts longer, is fed to kuṭumba-s, as we shall see.

Le critère habituellement utilisé en Inde pour déterminer l'appartenance d'une personne à une famille indivise (family or household) est la résidence. Selon Inden et Nicholas, cependant, la résidence est d'importance secondaire par rapport à la commensalité, (18) Sharing the same house is, for most Bengalis, of secondary importance to the sharing of food in sustaining the family. Partager la nourriture, c'est partager le corps du même maître, et les personnes qui reçoivent de ce maître leur nourriture quotidienne peuvent résider dans des logements séparés (separate dwellings); elles ne s'en considèrent pas moins comme membres de la famille et suivent les règles de conduite partagées qui sont contenues dans leur corps, continue to follow the sharing code for conduct that is contained in their bodies. Les liens de parenté sont infus dans les aliments qu'ils partagent et, par la digestion des aliments, les règles de comportement entre parents transmises par des substances vitales non corporelles entrent dans la physiologie et viennent s'inscrire dans les substances corporelles. Dans l'idéologie locale, la définition de la famille indivise au sens de parivāra, les dépendants d'un maître ou chef de famille dont ils reçoivent leur nourriture quotidienne, est fondée sur la croyance traditionnelle selon laquelle, au cours de la digestion et par une série de coctions, la nourriture est transformée en sang puis en sperme et sang utérin qui, au cours de procréations ultérieures, transmettront ces liens de parenté reçus par l'alimentation.

(52) Food (anna) is the external source of a person's body. When it is eaten it is transformed progressively into digested food (rasa) [le chyle] and then into blood (rakta). Blood, the internal source of a body's nourishment, is the source of both semen and uterine blood. Within a person's body, blood turns into flesh, flesh into fat, and fat into marrow. The marrow in a male person turns into semen; in a female it turns into uterine blood.

C'est une doctrine classique, dans la médecine hindoue, que cette transformation des différents tissus organiques les uns dans les autres, du chyle au sperme et au sang utérin, par une série de coctions successives, et les principes de la médecine hindoue — la médecine ayurvédique — sont connus de tous au Bengale.

Mais nous l'avons déjà dit, la nourriture construit la parenté de deux façons, selon qu'elle est partagée entre les parivāra d'une part, ou offerte et acceptée dans des échanges cérémoniels entre les kuṭumba d'autre part. Cette polarité entre deux grandes catégories de liens de parenté correspond approximativement — il faut lire de près les nuances et précisions que donnent Inden et Nicholas — à la polarité classique dans les études de parenté entre consanguins et parents par alliance.

(19) When gift-giving relatives visit each other, they are fed not ordinary cooked food, but special cooked food. Ordinary cooked food, the food of the family, is quickly digested and hence suitable only for providing nourishment on a daily basis. Special cooked foods, such as rice prepared with clarified butter (ghī-bhaṭ, pakvānna) or rice cooked with milk and sugar (payas, paramānna), are thought to be digested slowly and hence to nourish the body over a sustained period of time, as between visits. For this reason, the kuṭumba-s' feeding of special food to each other expresses and sustains their exchange relationship [leur relation d'alliance].

Ce lien de parenté naturel qu'est la nourriture

pāśa snare, trap, noose, tie, bond

anna-pāśa “the bond of food”

Au deuxième jour des cérémonies de mariage, au cours d'un rite appelé bhojana «festin, bombance, festoiement», l'époux adresse à la jeune épousée une formule sacramentelle (mantra):

(49) “With the superior bond of food (anna-pāśa), the subtle thread of life (prāṇa), with this knot I securely tie your mind (manas) and heart (hṛdaya) to mine,"

Et prenant du riz bouilli (anna) qu'il façonne en boulettes dans le creux de sa main droite, il en mange d'abord un peu lui-même, et enfourne le restant dans la bouche de l'épousée.