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La parenté
comme représentation et comme volonté

16 janvier 2017

Pierre Bourdieu [1930–2002],
La parenté comme représentation et comme volonté,
dans Esquisse d'une théorie de la pratique.
Précédé de trois études d'ethnologie kabyle
,
Genève, Droz, 1972
(C'est la Troisième étude,
écrite en collab. avec Abdelmalek Sayad)

Nous sommes en 1972: Tournant majeur dans l'anthropologie française, et dans les études de parenté. Critique radicale de l’objectivisme alors dominant.

Dans l'anthropologie française: Rupture avec le structuralisme, qui privilégiait l'étude des règles et des normes pour expliquer les pratiques de la vie sociale. De la règle aux stratégies: Ses travaux ethnographiques en Kabylie et, parallèlement, en Béarn (notamment dans son village natal) conduisent Bourdieu à développer le concept de «stratégie matrimoniale».

Dans les études de parenté: Bourdieu publie «La parenté…» très peu de temps après l'Introduction de Rodney Needham à l'ouvrage collectif qu'il avait dirigé, Rethinking Kinship and Marriage (London, 1971), où il partait en guerre contre la méthode généalogique. La critique radicale de Needham résultait d'une frustration devant d'une part la dérive de nombreux chercheurs vers des analyses formelles et mathématisées des systèmes de parenté sur la base de la méthode généalogique de recueil des données, et d'autre part l'exclusion ou l'ignorance pure et simple d'une méthode concurrente de recueil des liens de parenté procédant par inventaire des catégories indigènes. Bourdieu rejoint Needham. La parenté «comme représentation»: ce sont les liens de parenté fallacieusement objectivés sur les arbres généalogiques. «Et comme volonté»: ce sont les stratégies matrimoniales et la volonté des individus de contourner en pratique les règles officielles légitimées de façon tendancieuse sur les arbres généalogiques.

Brève histoire de la méthode généalogique

http://ginger.tessitures.org/corps-et-parente/de-rivers-a-conklin/

La méthode généalogique inventée par Rivers dans les premières années du vingtième siècle (1900-1910) procédait par extension à partir des termes primaires de parenté comme père, mère, frère et sœur au sein de la famille nucléaire. Kroeber (1909) puis Hocart (1937) introduisirent une approche différente fondée sur l'inventaire et la pragmatique des termes de parenté, c'est-à-dire des catégories nommées dans la langue indigène. De là s'est développée la polarité classique entre une approche de la parenté par la généalogie et une approche par les catégories, qui accorde une place centrale au langage et à l'ethnographie.

Ce qui pour Morgan (1870) caractérise les systèmes classificatoires est l'assimilation des lignes collatérales issues de parents du même sexe (la mère et ses sœurs sont des mères d'Ego, etc.), et c'est là un fait social. Kroeber, au contraire, conclut son article de 1909 sur une affirmation péremptoire: Terms of relationship reflect psychology, not sociology. They are determined primarily by language and can be utilized for sociological inferences only with extreme caution. Cette inversion de la causalité entre le linguistique et le sociologique est cruciale dans l'histoire de l'anthropologie américaine. Kroeber affirmait une thèse ou un principe de méthode selon lequel la linguistique était la clé d'interprétation des terminologies de parenté. Il fallut attendre un demi-siècle et l'émergence de l'ethnoscience comme l'un des paradigmes dominants aux Etats-Unis pour que cette thèse ait enfin droit de cité, en particulier chez Conklin (Ethnogenealogical method, 1964).

Ruptures radicales avec la méthode généalogique au tournant des années 1970, simultanément aux Etats-Unis avec David Schneider, en Angleterre avec Rodney Needham, Edmund Leach et d'autres, et en France avec Pierre Bourdieu.

Juste un petit exemple dans l'étude kabyle de 1972

La version PdF téléchargeable dans la bibliothèque Tessitures n'est pas paginée, mais le découpage du texte original en paragraphes est respecté, et ces paragraphes sont numérotés en marge à droite. Dans les citations ci-dessous, le numéro du paragraphe cité est indiqué entre parenthèses.

(7) «Mais s'il n'est pas de relation sociale qui ne s'organise en fonction d'une représentation de l'univers social structurée selon les catégories de parenté, il serait naïf de croire que les pratiques sociales, s'agirait-il des relations avec les parents, soient impliquées dans leur définition généalogique. Le schéma généalogique des relations de parenté que construit l'ethnologue ne fait que reproduire la représentation officielle des structures sociales, représentation produite par l'application du principe de structuration dominant, sous un certain rapport, c'est-à-dire dans certaines situations et en vue de certaines fonctions, et publiquement proclamée, par opposition aux représentations privées, propres à des fractions particulières.»

(8) «Le mariage fournit une bonne occasion d'observer tout ce qui sépare, dans la pratique, la parenté officielle, une et immuable, définie une fois pour toutes par les normes protocolaires de la généalogie, et la parenté usuelle, dont les frontières et les définitions sont aussi nombreuses et variées que les utilisateurs et les occasions de l'utiliser. C'est la parenté usuelle qui fait les mariages; c'est la parenté officielle qui les célèbre.»

(9) «Ce qui vaut des relations de filiation vaut, a fortiori, des relations d'affinité: en effet c'est seulement lorsque l'on enregistre ces relations comme fait accompli, post festum, à la façon de l'ethnologue qui enregistre une généalogie, que l'on peut oublier qu'elles sont le produit de stratégies [= de stratégies matrimoniales] (conscientes ou inconscientes) orientées en vue de la satisfaction d'intérêts matériels et symboliques et organisées par référence à un type déterminé de conditions économiques et sociales.»

(11) «L'ethnologue ne pourrait briser la relation de connivence qui l'unit à l'idéologie officielle de ses informateurs (eux-mêmes le plus souvent des porte-paroles "autorisés", désignés par le groupe pour leur "compétence", c'est-à-dire, dans le cas particulier, des hommes et des hommes âgés et influents) et rompre avec les présupposés impliqués dans le seul fait de construire le diagramme des relations de filiation, d'alliance et de germanité que l'on appelle généalogie, qu'à condition de situer cette espèce très particulière d'utilisation de la parenté par rapport aux différentes espèces d'usages que les agents peuvent en faire.»

Le mariage de Zoubir et Aldja
(paragraphe 20 de la version numérique)

(20) «Le statut véritable des relations de parenté, principes de structuration du monde social qui, en tant que tels, remplissent toujours une fonction politique, ne se voit jamais aussi bien que dans les usages différents que les hommes et les femmes peuvent faire du même champ de relations généalogiques et en particulier dans leurs "lectures" différentes des relations de parenté généalogiquement équivoques (relativement fréquentes du fait de l'étroitesse de l'aire matrimoniale).

C'est la lecture officielle qui s'impose à l'ethnologue lorsque, encouragé par ses informateurs, il assimile à un mariage entre cousins parallèles la relation qui unit par exemple les cousins parallèles patrilinéaires au second degré quand l'un d'eux est lui-même issu d'un mariage avec le cousin parallèle et a fortiori quand les deux sont le produit de pareilles unions (comme cela arrive en cas d'échange de femmes — labdil ou en arabe, ras-b-ras tête pour tête — entre les fils de deux frères, l'un épousant la soeur de l'autre). La lecture masculine, c'est-à-dire dominante, qui s'impose avec une urgence particulière dans toutes les situations publiques, officielles, d'homme à homme, bref, dans toutes les relations d'honneur où un homme d'honneur parle à un homme d'honneur, privilégie l'aspect le plus noble, le plus digne d'être proclamé publiquement, d'une relation à plusieurs faces, rattachant chacun des individus qu'il s'agit de situer à ses ascendants patrilinéaires et, par l'intermédiaire de ceux-ci, aux ascendants patrilinéaires qui leur sont communs. Elle laisse dans l'impensé, elle refoule dans l'impensable, c'est-à-dire dans l'innommable, l'autre cheminement possible, parfois plus direct, souvent plus facile pratiquement, celui qui consisterait à passer par les femmes.

Ainsi, la bienséance généalogique exige que l'on considère que Zoubir a épousé en Aldja la fille du fils du frère du père de son père ou la fille de la fille du frère de son père plutôt que la fille du frère de sa mère, même si, comme c'est le cas, c'est cette relation qui est à l'origine de ce mariage. […]

zoubir aldja

 

La lecture hérétique, qui privilégie les relations par les femmes, exclues du discours officiel, est réservée aux situations privées, quand ce n'est pas à la magie qui, comme l'injure, désigne l'homme voué à ses maléfices, comme "fils de sa mère" et non comme "fils de son père": la parenté par les femmes peut être perçue et professée, même par des hommes ou devant des hommes, mais hors des occasions publiques, dans l'intimité domestique; en dehors des cas où des femmes parlent des relations de parenté d'une femme à d'autres femmes et où le langage de la parenté par les femmes s'impose comme allant de soi, ce langage peut aussi avoir cours dans la sphère la plus intime de la vie familiale, c'est-à-dire dans les conversations d'une femme avec son père et ses frères ou avec son mari, ses fils ou, à la rigueur, le frère de son mari, revêtant alors la valeur d'une affirmation de l'intimité du groupe des interlocuteurs en même temps que de l'appartenance, au moins symbolique, de la personne ainsi désignée à cette intimité. En fait, l'ethnologue est bien le seul à s'adonner à la recherche pure et désintéressée de tous les itinéraires possibles entre deux points de l'espace généalogique: dans la pratique, le choix de l'un ou l'autre cheminement, masculin ou féminin, qui oriente le mariage vers l'une ou l'autre lignée, dépend des rapports de force à l'intérieur de l'unité domestique et il tend à redoubler en le légitimant le rapport de force qui le rend possible.»