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Un des schèmes fondamentaux
de l'anthropologie sociale classique

L'oncle maternel dans l'atome de parenté

Claude Lévi-Strauss
Anthropologie structurale
Paris, Plon, 1958

Extraits du

Chapitre II
L'analyse structurale en linguistique et en anthropologie
pp. 37–62

[Version révisée d'un article de 1945]

(45) Ce que l'on appelle généralement «système de parenté» recouvre […] deux ordres très différents de réalité. Il y a d'abord des termes, par lesquels s'expriment les différents types de relations familiales. Mais la parenté ne s'exprime pas seulement dans une nomenclature: les individus, ou les classes d'individus qui utilisent les termes, se sentent (ou ne se sentent pas, selon les cas) tenus les uns par rapport aux autres à une conduite déterminée: respect ou familiarité, droit ou devoir, affection ou hostilité. Ainsi, à côté de ce que nous proposons de nommer le système des appellations (et qui constitue, à proprement parler, un système de vocabulaire), il y a un autre système, de nature également psychologique et sociale, que nous désignerons comme système des attitudes. […] Nous devinons le rôle joué par [les systèmes d'attitudes], qui est d'assurer la cohésion et l'équilibre du groupe.

(47) On a le droit, pour des raisons de méthode, de traiter les problèmes afférents à l'un et à l'autre [système] comme des problèmes séparés. C'est ce que nous nous proposons de faire ici pour un problème considéré à juste titre comme le point de départ de toute théorie des attitudes: celui de l'oncle maternel. Nous essayerons de montrer comment une transposition formelle de la méthode suivie par le phonologue permet d'éclairer ce problème d'un jour nouveau. Si les sociologues lui ont accordé une attention particulière, c'est, en effet, seulement parce que la relation entre l'oncle maternel et le neveu semblait faire l'objet d'un important développement dans un très grand nombre de sociétés primitives. Mais il ne suffit pas de constater cette fréquence; il faut en découvrir la raison.

Rappelons rapidement les principales étapes du développement de ce problème. Pendant tout le 19ème siècle et jusqu'à Sydney Hartland [S. Hartland, Matrilineal Kinship and the Question of its Priority, Mem. of the Amer. Anthrop. Assoc., 4 (1917)], on a volontiers interprété l'importance de l'oncle maternel comme une survivance d'un régime matrilinéaire. Celui-ci restait purement hypothétique, et sa possibilité était particulièrement douteuse en présence des exemples /48/ européens. Par ailleurs, la tentative de Rivers [W. H. R. Rivers, The Marriage of Cousins in India, Journ. of the Royal Asiatic Society, July, 1907] pour expliquer l'importance de l'oncle maternel dans l'Inde du Sud comme un résidu du mariage entre cousins croisés aboutissait à un résultat particulièrement navrant: l'auteur lui-même devait reconnaître que cette interprétation ne pouvait rendre compte de tous les aspects du problème, et il se résignait à l'hypothèse que plusieurs coutumes hétérogènes et maintenant disparues (le mariage des cousins n'étant que l'une d'elles) dussent être invoquées pour comprendre l'existence d'une seule institution. L'atomisme et le mécanisme triomphaient [Op. cit., p.624]. En fait, c'est seulement avec l'article capital de Lowie sur le complexe matrilinéaire [R. H. Lowie, The Matrilineal Complex, Univ. of California Publ. in Amer. Archaeol. and Ethnol., 16 (1919), n°2] que s'ouvre ce qu'on aimerait appeler la «phase moderne» du problème de l'avunculat. Lowie montre que la corrélation invoquée, ou postulée, entre la prédominance de l'oncle maternel et un régime matrilinéaire ne résiste pas à l'analyse; en fait, l'avunculat se rencontre associé à des régimes patrilinéaires aussi bien qu'à des régimes matrilinéaires. Le rôle de l'oncle maternel ne s'explique pas comme une conséquence ou une survivance d'un régime de droit maternel; c'est seulement l'application particulière «of a very general tendency to associate definite social relations with definite forms of kinship regardless of maternal or paternal side.» Ce principe, introduit pour la première fois par Lowie en 1919, selon lequel il existe une tendance générale à qualifier les attitudes constitue la seule base positive d'une théorie des systèmes de parenté. Mais en même temps, Lowie laissait certaines questions sans réponse: qu'appelle-t-on au juste avunculat? Ne confond-on pas sous un terme unique des coutumes et des attitudes différentes? Et s'il est vrai qu'il existe une tendance à qualifier toutes les attitudes, pourquoi certaines attitudes seulement se trouvent-elles associées à la relation avunculaire, et non pas, selon les groupes considérés, n'importe quelles attitudes possibles?

(49) En ce qui concerne le problème particulier de la relation avunculaire, c'est alors vers Radcliffe-Brown qu'il convient de se tourner; son célèbre article sur l'oncle maternel en Afrique du Sud [A. R. Radcliffe-Brown, The Mother's Brother in South Alrica, South African Journal 0f Science, vol. 21 (1924)] est la première tentative pour atteindre et analyser les modalités de ce que nous pourrions appeler le «principe général de la qualification des attitudes.» Il suffira de rappeler rapidement ici les thèses fondamentales de cette étude aujourd'hui classique. Selon Radcliffe-Brown, le terme d'avunculat recouvre deux systèmes d'attitudes antithétiques: dans un cas, l'oncle maternel représente l'autorité familiale; il est redouté, obéi, et possède des droits sur son neveu; dans l'autre, c'est le neveu qui exerce à l'égard de son oncle des privilèges de familiarité, et peut le traiter plus ou moins en victime. En second lieu, il existe une corrélation entre l'attitude vis-à-vis de l'oncle maternel et l'attitude par rapport au père. Dans /50/ les deux cas, nous trouvons les deux mêmes systèmes d'attitudes, mais inversés: dans les groupes où la relation entre père et fils est familière, celle entre oncle maternel et neveu est rigoureuse; et là où le père apparaît comme l'austère dépositaire de l'autorité familiale, c'est l'oncle qui est traité avec liberté. Les deux groupes d'attitudes forment donc, comme dirait le phonologue, deux couples d'oppositions. Radcliffe-Brown terminait en proposant une interprétation du phénomène: la filiation détermine, en dernière analyse, le sens de ces oppositions. En régime patrilinéaire où le père, et la lignée du père, représentent l'autorité traditionnelle, l'oncle maternel est considéré comme une «mère masculine,» généralement traité de la même façon et parfois même appelé du même nom que la mère. La situation inverse se trouve réalisée en régime matrilinéaire: là, l'oncle maternel incarne l'autorité, et les relations de tendresse et de familiarité se fixent sur le père et sur sa lignée.

On pourrait difficilement exagérer l'importance de cette contribution de Radcliffe-Brown. Après l'impitoyable critique de la métaphysique évolutionniste si magistralement conduite par Lowie, c'est l'effort de synthèse repris sur une base positive. Dire que cet effort n'a pas atteint d'un seul coup son terme n'est certes pas atténuer l'hommage qu'on doit rendre au grand sociologue anglais. Reconnaissons donc que l'article de Radcliffe-Brown laisse, lui aussi, ouvertes des questions redoutables: en premier lieu, l'avunculat n'est pas présent dans tous les systèmes matrilinéaires et patrilinéaires; et on le trouve parfois dans des systèmes qui ne sont ni l'un ni l'autre [Ainsi les Mundugomor de Nouvelle-Guinée, où la relation entre oncle maternel et neveu est constamment familière, tandis que la filiation est alternativement patrilinéaire et matrilinéaire. Cf. Margaret Mead, Sex and Temperament in Three Primitive Societies (New York, 1935), pp.176–185]. Ensuite la relation avunculaire n'est pas une relation à deux, mais à quatre termes: elle suppose un frère, une sœur, un beau-frère, et un neveu. Une interprétation comme celle de Radcliffe-Brown isole arbitrairement certains éléments d'une structure globale, et qui doit être traitée comme telle. Quelques exemples simples mettront en évidence cette double difficulté.

(51) L'organisation sociale des indigènes des îles Trobriand, en Mélanésie, se caractérise par la filiation matrilinéaire, des relations libres et familières entre père et fils, et un antagonisme marqué entre oncle maternel et neveu [B. Malinowski, The Sexual Life of Savages in Northwestern Melanesia (London, 1929), 2 vol.]. Au contraire, les Tcherkesses du Caucase, qui sont patrilinéaires, placent l'hostilité entre père et fils, tandis que l'oncle maternel aide son neveu, et lui fait présent d'un cheval quand il se marie [Dubois de Monpereux (1839), cité d'après M. Kovalevski, la Famille matriarcale au Caucase, L'Anthropologie, t.4 (1893)]. Jusqu'ici, nous sommes dans les limites du schéma de Radcliffe- Brown. Mais considérons les autres relations familiales en cause: Malinowski a montré qu'aux îles Trobriand, mari et femme vivent dans une atmosphère d'intimité tendre, et que leurs relations présentent un caractère de réciprocité. Par contre, les relations entre frère et sœur sont dominées par un tabou d'une extrême rigueur. Quelle est maintenant la situation au Caucase? C'est la relation entre frère et soeur qui est la relation tendre, à tel point que chez les Pschav, une fille unique «adopte» un «frère» qui jouera auprès d'elle le rôle, habituel au frère, de chaste compagnon de lit [Ibid.]. Mais la situation est toute différente entre époux: un Tcherkesse n'ose pas paraître en public avec sa femme et ne la visite qu'en secret. Selon Malinowski, il n'est pas d'insulte plus grave, aux Trobriand, que de dire à un homme qu'il ressemble à sa sœur; le Caucase offre un équivalent de cette prohibition avec l'interdiction de s'informer auprès d'un homme de la santé de sa femme. Quand on considère des sociétés du type «Tcherkesse» ou du type «Trobriand», il n'est donc pas suffisant d'étudier la corrélation des attitudes: père/fils, et oncle/fils de la sœur. Cette corrélation n'est qu'un aspect d'un système global où quatre types de relations sont présents et organiquement liés, à savoir : frère/sœur, mari/femme, père/fils, oncle mat./fils de la soeur. Les deux groupes qui nous ont servi d'exemple fournissent l'un et l'autre des applications d'une loi qui peut se formuler comme suit: dans les deux groupes, la relation /52/ entre oncle maternel et neveu est, à la relation entre frère et sœur, comme la relation entre père et fils est à la relation entre mari et femme. Si bien qu'un couple de relations étant connu, il serait toujours possible de déduire l'autre.

[D'autres cas de figure sont mentionnés.]

avunculat


(55) Que faut-il conclure de ces exemples? La corrélation entre formes de l'avunculat et types de filiation n'épuise pas le problème. Des formes différentes d'avunculat peuvent coexister avec un même type de filiation, patrilinéaire ou matrilinéaire. Mais nous trouvons toujours la même relation fondamentale entre les quatre couples d'oppositions qui sont nécessaires à l'élaboration du système. Cela apparaîtra plus clairement dans les schémas [ci-dessus] qui illustrent nos exemples, et où le signe + représente les relations libres et familières, le signe — les relations marquées par l'hostilité, l'antagonisme ou la réserve (Fig. 1). Cette simplification n'est pas entièrement légitime, mais on peut l'utiliser de façon provisoire. Nous procéderons plus loin aux distinctions indispensables.

(56) Nous voyons donc que l'avunculat, pour être compris, doit être traité comme une relation intérieure à un système, et que c'est le système lui-même qui doit être considéré dans son ensemble, pour en apercevoir la structure. Cette structure repose elle-même sur quatre termes (frère, sœur, père, fils) unis entre eux par deux couples d'oppositions corrélatives, et tels que, dans chacune des deux générations en cause, il existe toujours une relation positive et une relation négative. Qu'est-ce, maintenant, que cette structure et quelle peut être sa raison? La réponse est la suivante: cette structure est la structure de parenté la plus simple qu'on puisse concevoir et qui puisse exister. C'est, à proprement parler, l'élément de parenté.

A l'appui de cette affirmation, on peut faire valoir un argument d'ordre logique: pour qu'une structure de parenté existe, il faut que s'y trouvent présents les trois types de relations familiales toujours donnés dans la société humaine, c'est-à-dire: une relation de consanguinité, une relation d'alliance, une relation de filiation; autrement dit, une relation de germain à germaine, une relation d'époux à épouse, une relation de parent à enfant. Il est aisé de se rendre compte que la structure ici considérée est celle qui permet de satisfaire à cette triple exigence selon le principe de la plus grande économie. Mais les considérations précédentes ont un caractère abstrait, et une preuve plus directe peut être invoquée pour notre démonstration.

Le caractère primitif et irréductible de l'élément de parenté tel que nous l'avons défini résulte en effet, de façon immédiate, de l'existence universelle de la prohibition de l'inceste. Celle-ci équivaut à dire que, dans la société humaine, un homme ne peut obtenir une femme que d'un autre homme, qui la lui cède sous forme de fille ou de sœur.

(58) Cette structure élémentaire, résultant de relations définies entre quatre termes, est à nos yeux le véritable atome de parenté.

(60) Nous avons essayé de montrer tout ce que l'analyse précédente doit aux maîtres contemporains de la sociologie primitive. Il faut cependant souligner que, sur le point le plus fondamental, elle s'éloigne de leur enseignement. Citons, par exemple, Radcliffe-Brown:

The unit of structure from which a kinship is built up is the group which I call an «elementary family», consisting of a man and his wife and their child or children... The existence of the elementary family creates three special kinds of social relationship, that between parent and child, that between children of the same parents (sihlings), and that between husband and wife as parents of the /61/ same child or children... The three relationships that exist within the elementary family constitute what I call the first order. Relationships of the second order are those which depend on the connection of two elementary families through a common memher, and are such as father's father, mother's brother, wife's sister, and so on. In the third order are such as father's brother's son and mother's brother's wife. Thus we can trace, if we have genealogical information, relationship of the fourth, fifth or nth order [A. R. Radcliffe-Brown, op. cit., p.2].

L'idée exprimée dans ce passage, selon laquelle la famille biologique constitue le point à partir duquel toute société élabore son système de parenté, n'est certes pas propre au maître anglais; il n'en est guère sur laquelle se réaliserait aujourd'hui une plus grande unanimité. Il n'en est pas non plus, à notre avis, de plus dangereuse. Sans doute, la famille biologique est présente et se prolonge dans la société humaine. Mais ce qui confère à la parenté son caractère de fait social n'est pas ce qu'elle doit conserver de la nature: c'est la démarche essentielle par laquelle elle s'en sépare. Un système de parenté ne consiste pas dans les liens objectifs de filiation ou de consanguinité donnés entre les individus; il n'existe que dans la conscience des hommes, il est un système arbitraire de représentations, non le développement spontané d'une situation de fait. Cela ne signifie certes pas que cette situation de fait soit automatiquement contredite, ou même simplement ignorée. Radcliffe-Brown a montré, dans des études aujourd'hui classiques, que même les systèmes d'apparence la plus rigide et la plus artificielle, comme les systèmes australiens à classes matrimoniales, tiennent soigneusement compte de la parenté biologique. Mais une observation aussi indiscutable que la sienne laisse intact le fait, à nos yeux décisif, que dans la société humaine, la parenté n'est admise à s'établir et à se perpétuer que par, et à travers, des modalités déterminées d'alliance. Autrement dit, les relations traitées par Radcliffe-Brown de «relations du premier ordre» sont fonction, et dépendent, de celles qu'il considère comme secondaires et dérivées. Le caractère primordial de la parenté humaine est de requérir, comme condition d'existence, la /62/ mise en relation de ce que Radcliffe-Brown appelle «familles élémentaires.» Donc, ce qui est vraiment «élémentaire,» ce ne sont pas les familles, termes isolés, mais la relation entre ces termes. Aucune autre interprétation ne peut rendre compte de l'universalité de la prohibition de l'inceste, dont la relation avunculaire, sous son aspect le plus général, n'est qu'un corollaire, tantôt manifeste et tantôt enveloppé.


Claude Lévi-Strauss,
Réflexions sur l'atome de parenté,
L'Homme, 1973, tome 13 n°3, pp.5–30.

A quoi tendait mon article de 1945? Contre Radcliffe-Brown et la plupart des ethnologues de sa génération, il s'agissait de montrer qu'une structure de parenté, si simple soit-elle, ne peut jamais être construite à partir de la famille biologique composée du père, de la mère et de leurs enfants, mais qu'elle implique toujours, donnée au départ, une relation d'alliance. Celle-ci résulte d'un fait pratiquement universel dans les sociétés humaines: pour qu'un homme obtienne une épouse, il faut que celle-ci lui soit directement ou indirectement cédée par un autre homme qui, dans les cas les plus simples, est vis-à-vis d'elle en position de père ou de frère. Cette double éventualité aurait déjà dû suffire à faire comprendre que l'oncle maternel des enfants issus du mariage, frère de la femme initialement cédée, figurait dans mes schémas comme tenant l'emploi de donneur de femme, et non en raison de sa place particulière au sein d'une généalogie. /6/ C'est ce que soulignait encore un texte postérieur: «Une structure de parenté vraiment élémentaire — un atome de parenté, si l'on peut dire — consiste en un mari, une femme, un enfant et un représentant du groupe dont le premier a reçu la seconde» (Conference of Anthropologists and Linguists, Bloomington, Ind., 1952; in Anthropologie structurale, 82–83).