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La tragédie des ressources communes

17 décembre 2018

Katherine Homewood,
Ecology of African Pastoralist Societies,
Oxford, James Currey, 2008

Les paysans, dans un milieu géographique et social donné, sont en concurrence pour l'accès à des ressources limitées, telles que les terres agricoles, les pâturages et les points d’eau pour l’abreuvage et l’irrigation, et cette concurrence conduit inexorablement à un conflit entre l’intérêt individuel et le bien commun dont la conséquence rationnelle est un résultat perdant-perdant, la surexploitation de la ressource et son extinction à plus ou moins longue échéance.

Telle est la thèse soutenue par le biologiste Gerrett Hardin, The tragedy of the commons, Science 162 (1968): 1243–1248. Quelle politique appliquer pour échapper à cette aporie, cette contradiction insoluble entre l’intérêt individuel et le bien commun, qui conduit à l’appauvrissement des paysans et à l’extinction des ressources naturelles?

Elevage semi-nomade en Afrique sub-saharienne

Dans le cas des sociétés pratiquant l’élevage semi-nomade en Afrique tropicale sur des terres semi-arides, la question se pose dans les termes suivants (Homewood 2008: 5). Les éleveurs possèdent individuellement du bétail, livestock owned individually, mais les terres sur lesquelles leurs troupeaux trouvent les pâturages et points d’eau nécessaires sont contrôlées en commun, rangeland held in common. Les motivations qui incitent les individus à augmenter leurs revenus poussent à l’accroissement excessif des troupeaux sur la même surface de terre qui, surexploitée, se dégrade aux dépens de l’ensemble du groupe social.

Sur ces terres tropicales arides et semi-arides s’observent des fluctuations brutales de la végétation et du tapis végétal, suivies de fluctuations brutales dans les populations d’animaux herbivores, y compris le bétail, and associated aggregation or dispersal of grazing and browsing [pâturant et broutant] animals including livestock (p. 4). Le corollaire de ces variations brutales et imprévisibles de l’environnement est que la plupart des groupes de pasteurs semi-nomades sub-sahariens ont développé des systèmes de gestion basés sur la mobilité et le principe des ressources communes (the commons).

Parcours de transhumance comme biens communs

To ensure access to key resources of water, pastures and minerals (p. 5), pour sécuriser l’accès à l’eau, aux pâturages et aux nutriments et minéraux (comme le sel), pour échapper aux épidémies saisonnières propagées par des insectes en certains lieux à certains périodes de l’année, pour échapper aux vols de bétail (raiding), et pour avoir accès aux marchés, différents groupes de pasteurs se sont assuré l’accès et le contrôle de larges étendues de terres de pâtures, different pastoralist groups have perennially sought access to and control of extended rangelands encompassing all the major resources they need, quelles que soient les vicissitudes climatiques et environnementales. Bien qu’il y ait des exemples de propriétés foncières individuelles, l’accès aux ressources naturelles dépend généralement de l’appartenance des individus à un groupe social plus large, ou de relations de clientèle que les individus entretiennent avec le groupe. Le groupe gère l’accès à ces terres et y fait régner l’ordre, en disposant souvent d’une force de police constituée de guerriers d’un groupe d’âge ou d’une caste donnée, responsables devant un conseil des anciens ou un dignitaire de haut rang issu de la noblesse. La défense du territoire est centrée sur les ressources vitales: points d’eau, marécages et hautes terres qui servent de pâturages de repli en temps de sécheresse (highland drought-refuge pasture). Les frontières tant spatiales que sociales qui protègent l’accès à ces ressources sont poreuses et flexibles. Sur le plan social, il y a différents degrés d’appartenance de chacun au groupe des usagers en fonction de relations sociales qui facilitent ou au contraire restreignent l’accès aux ressources communes. Sur le plan spatial, les frontières autour des points-clés (around point-centred key resources) s’élargissent ou se contractent suivant les circonstances climatiques et autres.

Le concept clé est celui de rangeland, un mot qui désigne trois réalités voisines: 1° les pâturages, 2° les parcours de transhumance, 3° les terres d’élevage semi-nomade.

Vers la propriété privée des terres

Le mode de vie des éleveurs et les entreprises d’élevage semi-nomade qui sont désignés en anglais sous le nom de pastoralists dépendent de l’accès aux pâturages (grazing) et aux points d’eau, et de la disponibilité des végétaux et des minéraux nécessaires à l’alimentation du bétail. Les règles traditionnelles d’accès à ces ressources naturelles et les tenures foncières traditionnelles sont la sédimentation des institutions héritées à la fois de l’histoire précoloniale, de la colonisation (colonial legacies) et des politiques engagées par l’Etat après l’Indépendance, post-Independence policies (p. 145). Jusqu’à récemment, en Afrique sub-saharienne, l’institution à la base de l’élevage semi-nomade était ce que les experts désignent par le sigle CPR, c’est-à-dire l’existence socialement reconnue de Common Pool Resources, des ressources naturelles renouvelables mais limitées telles que pâtures, eau, bois de chauffage (fuelwood), etc, auxquelles correspondaient des Common Property Regimes, c’est-à-dire des systèmes de propriété et gestion en commun (joint ownership and management) dans lesquels un groupe local d’éleveurs exploitent en équipe des ressources naturelles communes.

Mais à l’orée du vingt-et-unième siècle, l’institution sociale de base de l’élevage semi-nomade (pastoralism) devient la propriété privée d’une surface de terre suffisante pour y faire vivre des troupeaux tout au long de l’année, ou permettant aux propriétaires de négocier entre eux des droits d’accès réciproques aux ressources vitales (key resources) tout au long de l’année, to cover year-round needs (p. 148).

C’est une évolution observée depuis les années 1960, la mondialisation se traduit sur le terrain en Afrique sub-saharienne de deux façons: 1°) Elle pousse inexorablement à privatiser les terres de pâturages communs; et 2°) à instituer des frontières politiques. Ce qui a les conséquences suivantes (p. 6). Les populations pastorales sont marginalisées et refoulées à la périphérie géographique et politique des états-nations africains; elles sont fragmentées et partitionnées de part et d’autre d’une même frontière entre nations mutuellement hostiles; elles sont fortement incitées à se sédentariser; et elles sont prises malgré elles dans des conflits régionaux meurtriers.

Les années 1960-1980 virent des efforts concertés à travers les pâturages africains (throughout African rangelands) pour transformer le pastoralisme en systèmes de production animale (livestock production systems), des systèmes d’élevage de style occidental, intensifiant la production, investissant dans la haute technologie pour le développement des ressources en eau (investing in high-tech water development) et la médecine vétérinaire, introduisant des races exotiques à hauts rendements (high-yielding exotic breeds), et visant à écouler leur production (producing a commercial offtake for) sur les marchés nationaux et internationaux (p. 228). Ces politiques de développement (high-level policies) des années 1960 aux années 1980 échouèrent au niveau le plus basique (grassroot realities), c’est-à-dire la situation économique et sociale des éleveurs eux-mêmes, en dégradant leur niveau de vie en termes de prospérité, de sécurité alimentaire et de conditions de santé.