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Appropriation du milieu naturel — 1

Objet du débat [ou de la problématique] —
Comment un groupe social dans ses pratiques, ses institutions et ses représentations s'adapte à l'écologie locale, s'approprie les ressources du milieu naturel (agriculture, élevage, foresterie) et insère les produits de son travail dans l'économie de marché.

17 décembre 2018
Elevage semi-nomade et protection de la faune sauvage

Le débat sera présenté à partir d'une lecture de:

Katherine M. Homewood and W.A. Rodgers
Maasailand Ecology.
Pastoralist Development and Wildlife
Conservation in Ngorongoro, Tanzania

Cambridge University Press, 1991

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Homewood (Katherine)

Consacré à une population emblématique (les Maasai) et à un site classé par l'UNESCO au patrimoine de l'humanité, ce livre fut unaniment salué dans les années 1990 comme un modèle pour une anthropologie de l'environnement et une anthropologie engagée défendant les droits indigènes sur les ressources locales. La question qu'il pose est la suivante:

(Maasailand Ecology, p.265) Academic questions aside, the critical issue is whether the Maasai should stay in NCA [Ngorongoro Conservation Area], or whether their impacts on environment and wildlife justify their resettlement elsewhere. These questions hinge on a definition of the values of NCA and on an evaluation of the impacts of pastoralism.

Formulation d'une question cruciale que j'expliciterai ainsi: «Toutes questions de politique foncière et de développement économique mises à part, la question cruciale à laquelle s'attaque cette étude est de savoir si les Maasai doivent rester dans l'Aire de Protection de Ngorongoro, ou si l'impact négatif de leur présence sur l'environnement et la faune sauvage est tel qu'il justifie leur expulsion et leur réinstallation ailleurs. La réponse à ces questions dépend de la façon dont on définit les valeurs conservationnistes qui justifient la création du parc naturel de Ngorongoro et de l'évaluation de l'impact de l'élevage semi-nomade sur l'environnement et la faune sauvage.»

Les Maasai, ou Massaï en graphie française traditionnelle, constituent une population d'éleveurs et de guerriers semi-nomades d'Afrique de l'Est, vivant principalement dans le centre et le sud-ouest du Kenya et au nord de la Tanzanie. Chaque famille maasaï possède une dizaine de bœufs, de chèvres et de moutons. Les Maasaï occupent un territoire aussi longtemps que leurs troupeaux peuvent s'y nourrir.

Les Maasai ont été peu à peu chassés de leurs terres au profit de fermiers et de domaines privés, de projets gouvernementaux de développement et de parcs consacrés à la vie sauvage. Au nord de la Tanzanie en 1959 fut institué le Parc National de Serengeti où toute présence humaine permanente fut interdite. Les Maasai de Serengeti furent relocalisés dans le Ngorongoro voisin, institué en Aire de Protection (Ngorongoro Conservation Area) et soumis à une double politique administrative visant à protéger d'un côté la faune sauvage (wildlife conservation) et de l'autre les intérêts des Maasai auxquels on promettait un meilleur accès aux abreuvoirs et aux soins vétérinaires pour leur bétail.

Mais l'environnement se détériore, et l'UNESCO, qui en rend responsable la présence en trop grand nombre des Maasai, menaçait en 2009 de retirer le site du Ngorongoro de la liste du patrimoine mondial. La plus grande partie de l'Aire de Protection d'une étendue de 8 288 km2 est constituée du massif du Ngorongoro, chaîne de montagnes, de cratères et de plateaux d'origine volcanique faisant partie de la vallée du grand rift. Ces reliefs stoppent les nuages venant du sud et de l'est; les précipitations (de 0,5m à 1,7m par an), associées aux températures tropicales, permettent l'établissement d'une flore et d'une faune tropicales. Le Ngorongoro est un haut-lieu du tourisme mondialisé avec plusieurs dizaines de milliers de visiteurs par an qui viennent principalement pour la faune sauvage mais aussi pour les paysages, pour les Maasai qui y sont mis en vitrine, et pour les sites archéologiques qui renferment par exemple des os fossiles d'Australopithèque (1,75 million d'années) et des empreintes de pas d'hominidé datant de 3,6 millions d'années trouvées en 1975. On a construit hôtels, piste d'atterrissage, pistes carrossables pour les véhicules tout-terrain, etc. Tous ces aménagements combinés à un nombre élevé de visiteurs entraînent des dégradations écologiques (pollutions de l'eau, de l'air, sonore et visuelle, dérangement de la faune, destruction des milieux, etc.).

Homewood et Rodgers veulent démontrer que les éleveurs semi-nomades (en anglais pastoralists) font partie de l'écosystème Ngorongoro-Serengeti depuis 2000 ans et que leur présence ne nuit pas à la conservation de la faune sauvage. C'est une même démarche scientifique d'anthropologie engagée que nous retrouverons, au séminaire de la semaine prochaine, dans l'œuvre de Michael Dove, qui est de démontrer la compatibilité entre l'économie de subsistance traditionnelle (ici l'élevage semi-nomade) et les impératifs du développement économique (ici le développement du tourisme mondialisé qui implique la préservation des paysages et de la faune sauvage).

Néanmoins, le plan d'action que proposaient Homewood et Rodgers en 1991 est sans doute obsolète. Les Maasai sont probablement voués à être définitivement expulsés du Ngorongoro, sauf une population résiduelle mise en vitrine pour les touristes. Ils ne cessent de se reconvertir comme l'indique Katherine Homewood dans la remarquable synthèse sur la pastoralisme africain qu'elle a publiée en 2008 (Ecology of African Pastoralist Societies, Oxford, 2008, p.126). Les uns se sédentarisent et cultivent le maïs. D'autres en zone humide ou fluviale pratiquent une irrigation intensive et des cultures de rapport (export crops). D'autres travaillent dans l'industrie touristique des parcs naturels (wildlife tourism). Les plus qualifiés sont enseignants, fonctionnaires ou salariés du secteur privé, et les moins qualifiés ouvriers agricoles, mineurs ou agents de sécurité.


Lectures complémentaires

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Homewood (Katherine)

K. M. Homewood and W. A. Rodgers, Pastoralism and Conservation, Human Ecology, Vol.12, No.4 (Dec., 1984), pp.431-441.

J. Terrence McCabe, Review of: Maasailand Ecology: Pastoralist Development and Conservation in Ngorongoro, Tanzania by K. M. Homewood and W. A. Rodgers, Human Ecology, Vol.20, No.2 (Jun., 1992), pp.249–251.

Marylin Little, Review of: Maasailand Ecology: Pastoralist Development and Wildlife Conservation in Ngorongoro, Tanzania by K. M. Homewood and W. A. Rogers, Geographical Review, Vol.83, No.3 (Jul., 1993), pp.338–339.

Katherine Homewood, Patti Kristjanson, Pippa Chenevix Trench, Eds., Staying Maasai? Livelihoods, Conservation and Development in East African Rangelands, New York, Springer, 2009.

Kathleen A. Galvin, Transitions: Pastoralists Living with Change, Annual Review of Anthropology 38 (2009): 185–198.

Katherine M Homewood, Pippa Chenevix Trench, and Daniel Brockington, Pastoralist livelihoods and wildlife revenues in East Africa: a case for coexistence?, Pastoralism: Research, Policy and Practice, 2012, 2:19 [en ligne].