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Scénographies de la voix

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Traduire, adapter, écrire.
Réflexions de Philippe Ivernel (Arles 1989)

 

Germaniste et traducteur de théâtre, Philippe Ivernel prend le contrepied de ce qu’on a classiquement appelé «les traductions à la française», qui gomment l’étrangeté ou, si l’on préfère, l’altérité du texte original.


«La première fois que j’ai appris la différence entre un traducteur et un adaptateur, c’est un jour où une traduction théâtrale que j’avais faite m’a été empruntée, si je puis dire, et où je l’ai retrouvée proférée dans un théâtre parisien sous une autre signature que la mienne, à peine modifiée…

«Je croyais [dans ces Assises de la traduction, Arles 1989] devoir réfléchir, pour l’essentiel, aux trois opérations dans lesquelles adapter figure comme le moyen terme entre traduire et écrire: un ordre de succession qui suggère, justement, tout un jeu de différences dans la ressemblance. Ces trois opérations paraissent s’enchaîner presque «naturellement», pourvu que les étapes soient ménagées. En même temps, elles demeurent impossibles à confondre. Voilà peut-être ce qui explique l’apparition de nouveaux seuils…

«Traduire pour le théâtre, [c’est traduire] pour une temporalité, pour une scénographie, pour une respiration, pour un rythme… Devant la formulation première de ce débat [entre traduction et adaptation], ma réaction a été de sauver la traduction que je sentais déjà déchue dans l’ordre où elle se présentait, un ordre allant de l’opération la plus basse [traduire] à l’opération moyenne — adapter— puis à l’opération supérieure — écrire. A ce moment-là, quel traducteur ne voudrait pas être considéré de l’extérieur comme un adaptateur ou un écrivain? Son narcissisme naturel le conduit à faire siennes les trois opérations réunies. Pourtant il importe d’éviter les confusions, non pas en hiérarchisant les genres, mais en préservant la valeur propre de chaque opération…

[Trois phases dans la traduction: le mot à mot, l’établissement d’un texte comme un tout, puis la remise en question]

«Traduire, c’est traduire tout comme un tout. Pour moi, c’est un travail qui répond, qui correspond à celui de l’écriture, dans d’autres conditions. Mais ce travail-là, j’aime qu’il soit, dans une troisième phase, remis en question. lorsque le texte “coule”, comme on dit, j’ai l’impression d’avoir manqué quelque chose, ou plutôt de l’avoir avalé, englouti, assimilé, alors qu’il devrait au contraire subsister en partie. C’est la question, encore une fois, du rapport d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une histoire à l’autre, etc. Et faire réapparaître l’autre histoire, l’autre culture, l’autre langue dans celle de la traduction, cela me semble important pour garantir à cette traduction sa valeur spécifique, qui la distingue à ce moment-là de l’adaptation et de l’écriture au sens propre du terme.

«Chacune de ces opérations reçoit alors de son côté une valeur spécifique, par contraste; l’intérêt de la traduction prise comme telle, c’est de faire apparaître la jointure entre ces deux sphères, ces deux ordres de langue, de culture et d’histoire, pour évidemment élargir le “propre” au-delà des limites qu’un certain état de choses lui a imposées.

«C’est ainsi que se produit alors, dans cette troisième opération, une sorte de retour au littéral que j’appellerai le mot à mot de la fin, par opposition au mot à mot du début, c’est-à-dire un contrôle très étroit d’un texte dit français, par lorgnage sur un texte étranger. Ce qui me retient à ce moment, ce sont justement les petits écarts qui apparaissent lorsqu’on a mené à bien le travail d’écriture qui permet de sortir du hachis de langue. C’est ce retour dans un troisième temps au texte original, considéré justement dans sa syntaxe et dans sa structure singulières, qui va modifier sur certains points le texte français, la version française, comme on dit aussi pour assimiler, me semble-t-il, la traduction à l’écriture, et qui va la modifier en la perturbant, en perturbant le lissé, le coulé, etc., de ce qu’on appelle le texte français. Ce sont ces moments de perturbation, si minimes soient-ils, qui me semblent particulièrement à retenir parce qu’ils marquent justement l’émergence ou la persistance d’un autre dans le même.»

 

Philippe Ivernel est Professeur honoraire à l’Université de Paris VIII. Traducteur réputé du théâtre allemand en français, il est spécialiste de Brecht et du «théâtre d’intervention». Propos tenus aux Sixièmes Assises de la Traduction Littéraire (Arles 1989) et publiés dans Traduire le théâtre, Arles, Actes Sud, 1990, pp. 21-23.