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Commediante. Le théâtre et la gestuelle

La mise en scène et la diversité des registres de la langue

Séminaire du Jeudi 9 février 2006

 

La scène théâtrale est le lieu par excellence du manque de naturel dans l'usage de la langue et même de l’hypercorrection. On appelle hypercorrection cette propension du locuteur à produire des écarts de style et des formes aberrantes par rapport au fonctionnement naturel de la langue et, jusqu’à une époque récente, les auteurs des manuels de conversation en langue étrangère multipliaient volontairement ce type d'hypercorrection à des fins pédagogiques, si l'on peut dire, pour graduer la difficulté et familiariser l'élève avec le plus grand nombre possible d'expressions idiomatiques, en les associant artificiellement dans un même énoncé ou un même dialogue. C'était l'une des astuces les plus utilisées dans l'enseignement des langues étrangères. Il était donc logique que les dialogues inventés dans les manuels manquent de naturel, surtout dans les débuts de la Méthode Assimil et aux temps héroïques où l’on étudiait sans l’aide de cassettes ou de disques. Les enregistrements sonores accompagnant désormais les kits de langue ont probablement signé la disparition de l’hypercorrection comme méthode pédagogique. Mais dans les vieux livres elle est omniprésente.

Prenons L’Anglais sans peine dont se servait Eugène Ionesco en 1948 et qui fut, on le sait, la source d’inspiration de La Cantatrice chauve. L’anglais était imprimé sur la page de gauche, et la traduction française sur la page de droite. A gauche on pouvait lire: Mr Smith is a book-keeper in a City firm, et sur la page de droite une astuce typographique permettait d’insérer dans la traduction française deux parenthèses: “M. Smith est (un) comptable dans une maison (firme) de la Cité”. C’étaient des fautes de français volontairement commises pour enseigner des tournures propres à l’anglais.

Ionesco a plus tard exploité le comique de ces hypercorrections pédagogiques dans les Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains; c’est une suite de sketches dont les premiers furent mis en scène en 1965. Le comique joue à la fois sur les deux mécanismes de l’alternance stylistique et de l’hypercorrection. Maîtriser la langue, en effet, c’est contrôler les écarts entre différents styles ou registres du discours. Dans la leçon intitulée “L’automobile et ses roues”, par exemple, la première moitié du dialogue ne fait usage que du mot voiture. Mais il faut introduire aussi le mot automobile, qui relève du style technique ou administratif, et enseigner aux américains comment jouer sur l’écart entre voiture et automobile. Ionesco en profite pour insérer entre parenthèses, comme dans la Méthode Assimil, une hypercorrection pédagogique — il faut dire pays sous-développés pour pays arriérés — dont l’ironie parfaitement soulignée dans la réplique de Marie-Jeanne tient à ce qu’il s’agit d’un américanisme en français:

PHILIPPE : Revenons à nos roues françaises.
THOMAS : A quelles roues françaises?
PHILIPPE : Aux roues de la voiture automobile.
THOMAS : Est-ce qu’il y a seulement des voitures automobiles ou bien est-ce qu’il y a aussi d’autres voitures? Et lesquelles?
PHILIPPE : Il y a surtout des voitures automobiles. Il reste encore quelques voitures hippomobiles dans les pays arriérés (sous-développés). Les voitures hippomobiles sont tirées par un cheval ou plusieurs chevaux. Il y a aussi des voiturettes à bras. Les unes et les autres sont peu nombreuses. Il reste encore dans le monde entier 3 257 voitures hippomobiles et 2 170 voiturettes à bras.
THOMAS : Dans quel pays trouve-t-on encore ces véhicules archaïques qui sont inconfortables et peu rapides?
MARIE-JEANNE : Ces voitures inconfortables et peu rapides se trouvent dans les pays qui se sont entêtés à refuser l’aide américaine.

E. Ionesco, Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains, publiés dans Théâtre V, Paris, Gallimard, 1974, p. 289.

Les dialogues Assimil multiplient les clichés d’une façon parfois tellement artificielle qu’elle confine à l’absurde et Ionesco s’en est emparé pour en faire du théâtre. Ce sera le point de départ de notre réflexion sur la diversité des “registres” de la langue au théâtre, et plus généralement sur la diversité des “langues”.