Commediante. Le théâtre et la gestuelle |
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Le Malentendu, principe de la ComédieSéminaire du Jeudi 27 avril 2006
Pour être précis, le ressort de la comédie n’est pas exactement le «malentendu» mais la «méprise» ou le «quiproquo». Mais nous fixons notre regard sur les faits de langage, et les processus langagiers qui sont mis en œuvre pour faire rire sont bien des «malentendus» au sens où Hassinger emploie ce mot dans la pièce de théâtre de René de Obaldia intitulée Génousie (1960):
C’est pourquoi Obaldia remplace le langage ordinaire, qui fait obstacle à la communication, par une langue de fantaisie, le génousien. bailey_misunderstanding.pdf Benjamin Bailey, “Misunderstanding,” dans Alessandro Duranti (Edited by), A Companion to Linguistic Anthropology, Oxford, Blackwell, 2004, Chapter 17, pp. 395-413. Dossier ‘Comédie’. J’emprunterai mes outils d’analyse à l’excellent chapitre de Benjamin Bailey, en résumant d’abord l’essentiel de ce texte, pour illustrer mon propos d’un exemple pris dans le théâtre mexicain contemporain qui a l’avantage d’introduire le personnage archétypal et le concept de Truchement, un concept d’anthropologie proche et complémentaire de celui de Malentendu.
1 / Les trois registres du malentendu selon Benjamin Bailey Premier passage important dans cet essai, p. 397, qui indique que la Phénoménologie constitue le socle philosophique sur lequel se fonde l’anthropologie linguistique:
La compréhension intersubjective est donc toujours inéluctablement défectueuse. Sans prononcer ce mot, mais en faisant explicitement référence à Schutz, Garfinkel et l’ethnométhodologie, c’est bien la question de l’indexicalité que l’auteur soulève ici. Autre passage important, p. 401, qui définit les trois registres du Malentendu, en partant d’une excellente citation d’Alfred Schutz:
Trois niveaux: (1) celui de la signification purement référentielle des mots prononcés; (2) celui de l’acte de parole que commet le locuteur en utilisant ces mots; (3) celui des enjeux et des valeurs socioculturelles dans le contexte desquelles les mots employés revêtent un sens particulier.
2 / Du Malentendu au Truchement: situations archétypales de Comédie Quand un pèlerin, se rendant en Terre sainte, débarquait dans l’un des Etats du Levant, il embauchait, dans un des ports d’escale, un homme de confiance. Guide touristique, traducteur, interprète, entremetteur susceptible de lui simplifier les démarches à effectuer auprès des autorités locales, le truchement, parfois membre d'une minorité religieuse, juif, grec, arménien ou copte. Mais ce modèle du courtier en langue étrangère se retrouve dans d’autres cultures à d’autres époques. En Inde on l’appelait dubhash, «celui qui [possède] deux (dva) langues (bhâSa)». L’institution sociale du truchement ou du courtier entre deux langues est liée à la conquête et à la colonisation, elle montre comment la langue maternelle peut être engagée dans des relations de pouvoir. La structure de ces échanges langagiers est toujours triangulaire. Elle mobilise deux langues et un truchement dont les traductions ne s’ajustent jamais exactement à l’une ou l’autre de ces deux langues. Voici un magnifique exemple de la façon dont fonctionnent ces relations triangulaires et mensongères entre des interlocuteurs qui ignorent mutuellement la langue de l’autre et qui, se trouvant inopinément confrontés sur la même scène langagière, s’en remettent à des interprètes. Je vais évoquer une figure archétypale, la Malinche, la Mère des premiers mexicains. C’était une esclave d’origine aztèque convertie au christianisme et baptisée du nom de Doña Marina, qui fut la maîtresse et la confidente d’Hernán Cortés, le conquérant du Mexique. Les chroniques du temps racontent qu’elle servit d’interprète dans les premiers entretiens entre Cortés et les représentants de Moctezuma, l’empereur des aztèques dont la langue maternelle était le nahuatl. A l’époque où Cortés fit une entrée triomphale dans la capitale de l’Empire aztèque, en novembre 1519, Marina ne parlait pas encore espagnol. Elle traduisait les paroles des aztèques en un dialecte maya qu’elle avait appris, puis un interprète castillan de l’entourage du conquistador le retraduisait en espagnol ; et vice versa, ce que disait Cortés était traduit de l’espagnol en maya, puis du maya en nahuatl. Dans une pièce de théâtre mexicaine d’aujourd’hui, Sabina Berman imagine la rencontre entre Moctezuma et Cortés en simplifiant la situation du point de vue linguistique. La scène est traitée sur le mode de la parodie. C’est un dialogue de fous entre les deux monarques; l’Empereur et le Conquistador sont l’un et l’autre pathétiques dans l’absurdité de leurs paroles, mais pour des raisons différentes. Moctezuma est superstitieux, la foi qu’il accorde aux présages et aux prophéties le conduisent à croire que Cortés n’est autre que le dieu Quetzalcoatl, et il s’humilie devant lui. Son erreur saute aux yeux des spectateurs quand Cortés se met à balbutier des mots incohérents comme un bouffon du théâtre oriental. L’un est ridicule dans son obséquiosité, l’autre comique dans sa bouffonnerie, et la Malinche a pour rôle d’inventer une conversation diplomatique et d’instituer un rapport de confiance, fallacieux mais nécessaire, sur le fond de ce dialogue de fous.
Dans la réalité, Moctezuma et la Malinche parlaient nahuatl, la langue littéraire de l’empire aztèque, et l’espagnol était une langue inconnue à la cour de Moctezuma. Dans l’espace-temps du théâtre mexicain d’aujourd’hui, le nahuatl est traduit en espagnol, et l’espagnol de Cortés est lardé d’italien et d’anglais: le poker, le bluff et le verbe to check dans l’intraduisible chécame las mangas pour «Vérifie! je n’ai rien caché dans mes manches!» Cortés n’est nullement incohérent, il joue sur les allitérations et les alternances de langues et l’on pourrait imaginer qu’il fait exprès de bouffonner, comme pour dire: peu importe l’absurdité de mes paroles, c’est la parole du pouvoir. Ma langue, je dédaigne même de la parler, elle est, quoi qu’il en soit, la langue dominante. La Malinche n’apparaît pas ici dans son rôle habituel de femme soumise, amoureuse de Cortés et trahissant la cause mexicaine. En inventant de toutes pièces sa traduction, elle s’installe dans la position d’un diplomate faisant tampon entre les deux monarques. C’est Moctezuma qui manifeste le comportement associé par la tradition à la Malinche: le malinchismo, la déférence à l’étranger et le rejet de tout ce qui est indigène. Dans son obséquiosité à l’égard des espagnols, il est le colonisé par excellence. Le bilinguisme de la Malinche est le ressort dramatique de cette scène. Elle donne à entendre à Moctezuma ce que celui-ci souhaite entendre, tout en donnant du message de Cortés une traduction qui fait son affaire en termes de pouvoir: une langue de domination est en position dominante même quand elle parle charabia. Le Malentendu comme ressort de la Comédie? Parce qu’il y a triangulation entre deux personnages qui ne comprennent pas… et le spectateur qui comprend les deux côtés du miroir. [note 1] La discussion, au séminaire, a révélé que cette expression était typique de l'espagnol de Mexico, et que c'était une réplique courante pour dire “Calmos! Calme-toi”. La traduction française proposée (qui soulignait les allitérations mais ne respectait pas le sens) est donc fausse.
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