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Scénographies de la voix

Commediante. Le théâtre et la gestuelle

Code-switching et registres de la langue au théâtre

 

Qu’elle soit jouée dans la langue originale ou dans une traduction, une pièce de théâtre met en œuvre d'innombrables alternances entre différents registres de la langue. Il y a différentes manières de traduire une pièce de théâtre selon qu’on s’adresse à des lecteurs ou à des spectateurs, car deux dispositifs fictionnels sont en concurrence au théâtre : le texte de la pièce, et la mise en scène. Le registre de la langue utilisé par le traducteur n’est pas le même selon qu’il se limite au texte ou qu’il l’adapte à une mise en scène. Déjà même dans la version originale il n’y avait pas convergence entre les registres de la langue écrite et ceux que mobilise la parole de l’acteur. Dans la version originale comme dans la traduction, on affronte toutes sortes de risques d’incohérence: il faut que le texte soit en accord avec les gestes de l’acteur, le costume, le décor… et la langue du spectateur.

Un exemple notoire d’impossibilité radicale de traduire se trouve dans les premières répliques de Roméo et Juliette de Shakespeare, Acte I, scène 1. La scène se passe sur une place publique de Vérone. Deux domestiques, armés d’une lourde épée et d’un petit bouclier rond (buckler) qui marquent d’emblée leur position sociale d’hommes de main au service des Capulet, se rendent à un fencing contest dominical (un tournoi, un concours d’archers). Ils échangent des plaisanteries de fiers-à-bras fondées sur l’un des deux sens figurés de l’expression to carry coals, qui veut dire «supporter les insultes».

Enter Samson and Gregory, with swords and bucklers, of the house of Capulet.

SAMSON Gregory, on my word we’ll not carry coals.
GREGORY No, for then we should be colliers.
SAMSON I mean, an we be in choler we’ll draw.
GREGORY Ay, while you live, draw your neck out of collar.

Entrent Samson et Gregory, de la maison des Capulet, avec épées et petits boucliers ronds.

SAMSON. – Gregory, sur ma parole, nous ne porterons pas de coals (charbons).
GREGORY. – Non, car alors il faudrait que nous soyons des colliers (charbonniers).
SAMSON. – Je veux dire, si nous sommes in choler (en colère), nous tirerons (dégaînerons).
GREGORY. – Hé, tant que t’es en vie, tire ton cou hors du collar (nœud coulant pour la pendaison).

Ce qu’il y a de plus saillant à la lecture comme à l’audition, c’est l’homonymie entre coals, colliers, choler et collar. Les traducteurs français s’ingénient à trouver des équivalents:

SAMSON. – Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons pas leurs brocards.
GREGOIRE. – Non, nous ne sommes pas gens à porter le brocart.
SAMSON. – Je veux dire que, s’ils nous mettent en colère, nous allongeons le couteau.
GREGOIRE. – Oui, mais prends garde qu’on ne t’allonge le cou tôt ou tard.
François-Victor Hugo

SAMSON. – Ma parole, Grégoire ! nous ne mettrons pas ça dans notre sac.
GREGOIRE. – Hé non, parce que nous serions des chiffonniers.
SAMSON. – Je veux dire que si on nous met en colère, nous tirerons l’épée !
GREGOIRE. – Hé oui, car dans la vie faut toujours se tirer des pieds.
Pierre-Jean Jouve et Georges Pitoëff

SAMSON. – Par ma bonne lame, Grégoire, ce n’est pas nous qui leur tiendrons la chandelle.
GREGOIRE. – Oh, que non ! Ce serait plus propre de leur en faire voir quelques unes.
SAMSON. – Disons que s’ils nous échauffent trop, nous pourrions tirer quelque chose.
GREGOIRE. – Ouais, quand ça chauffe trop, vaut mieux se tirer.
Yves Bonnefoy

Ces astuces de traduction sont absurdes à la lecture et, si la gestuelle n’y portait remède, elles seraient inaudibles sur scène. Le remède est de croiser les différentes dimensions du spectacle — les différents registres au sens large du mot — sans en négliger aucune. Il y a le texte (les jeux de mots), la conversation (les tours de parole et la complicité des interlocuteurs dans le jeu des reprises), la situation dramatique (deux soudards se rendant à un tournoi), la mise en scène (qui souligne la forfanterie des domestiques), à quoi s’ajoute, pour le spectateur étranger, la transposition du texte dans une autre langue où disparaissent les homonymies et les redondances de la version originale. Le spectacle se déroule donc, à nos yeux et à nos oreilles, en cinq dimensions: texte, conversation, drame, mise en scène et traduction.

Entrons dans le détail et les choses se compliquent. L’expression to carry coals n’a pas un mais deux sens figurés et veut dire aussi «faire la sale besogne». Le spectateur anglais ne rira pas seulement des homonymies (coals, colliers, choler, collar) et des redondances (we’ll draw et draw your neck out), mais aussi des naïvetés qu’accumule Samson dans des répliques dont il ne perçoit pas le double sens et qui le rendent ridicule. C’est le cas de we’ll not carry coals qui, à une oreille anglaise, signifie «pas question de subir des insultes» mais aussi «pas question de faire le sale boulot» (pour lequel il est payé). Mais la réplique qui suit immédiatement celles que nous avons citées est encore plus drôle. I strike quickly being moved, dit Samson, «Je tire vite quand on m’excite»; et Gregory de lui répondre en se moquant de lui sans qu’il s’en aperçoive: But thou art not quickly moved to strike, «Mais t’es lent à la détente». Ce qui vise évidemment sa sexualité. On peut supposer que dans la mise en scène de 1595 cela s’accompagnait de gestes obscènes. L’idéologie linguistique de la «bienséance» et du goût classique fut l’un des obstacles à la traduction de Shakespeare en France où, jusqu’à sa réhabilitation au XIXe siècle, on ne voyait que des grossièretés.

J’ai choisi cet exemple parce qu’il me permettait de repérer au théâtre la place centrale du code-switching au sens large : la commutation incessante entre plusieurs registres de la langue et plusieurs dimensions du spectacle.